journal
9 Novembre 2020
Confinement. An 2. Jour...
" Vous arrive-t-il d'avoir froid, Mademoiselle..." Et lui, alors c'est juste un homme flottant entre deux attestations bricolées sur le pouce, rafistolées, sur la terre et par delà les mers froides de la grande ville, à l'aide d'un crayon noir et d'une gomme toute simple. Parce que tout le monde triche sa chance. S'arrange avec l'urgence du désir universel. Et lui, alors, il devrait avoir dans les quarante et quelques printemps, quelque chose comme ça, oui mais l'automne venait de lâcher ses animaux féroces. Le lieu source serait une poissonnerie pilote. Selon cette fille, le poisson porterait la poisse ce qui ne l'empêcherait nullement d'en acheter, en général une fois par semaine " pour ses enfants." Il pensait l'avoir déjà vue, quelque part. Sur Tinder ou lors de la dédicace de cet écrivain célèbre, ce qui revient un peu au même. Toutes les filles du monde aimeraient être considérées pour ce qu'elles sont. Parfois, les gens se trompent un peu à leur sujet. C'est tout.
La veille au soir, il avait pris le temps de relire un truc écrit pour une revue. Ce truc-là...
« L’Enfer de Dante, l’avez-vous seulement lu, mon garçon ? » Cette phrase lui était revenue alors que ses pas de noctambule poussiéreux l’avaient mené au 9 rue Rossini, là où, vingt ans plus tôt et quasiment chaque mardi soir, il avait pris l’habitude de retrouver M., son amour de jeunesse. Ils s’étaient rencontrés à la fête de l’Huma, au stand des Antilles. A cette époque, le communisme intriguait beaucoup M. Lui, c’était surtout ses seins qui débordaient sous son petit pull marine. Alors, comme un brin de laine pourrie vous entraîne, A. s’était mis à la suivre partout. Jusqu’au concert bodybuildé de Bernard Lavilliers. Jusqu’au discours « L’Europe, j’y ai passé quelques jours, y’a rien à y faire » du brave André Lajoinie, dernier lama cracheur fâché à être sorti, vivant mais en apnée, de la capsule insubmersible du colonel Fabien où les rêves de grand soir s’enterraient depuis des lustres. C’est dans le bus du retour qu’il l’avait embrassée. Très mal. « T’es vraiment obligé de tourner ta langue dans ma bouche comme un hélicoptère ? Un baiser, c’est mieux quand c’est plus gourmand. Je te montre ? » De minuit à trois heures du matin, un service de bus déversait en continu les sympathisants et les autres à toutes les portes de la ville ou ailleurs. M. avait éprouvé un profond malaise à la vue de toutes ces personnes, entassées là-dedans comme des morceaux de viande. « Ma grand-mère me racontait souvent son trajet depuis le dixième arrondissement vers le Vel’ d’Hiv’, alors… » De minuit à trois du matin, A. avait d’abord embrassé M., très mal, puis un peu mieux, puis de mieux en mieux, jusqu’au seuil de son minuscule studio situé au quatrième étage du 9 rue Rossini. Un studio pour dormir ou faire l’amour ou les deux, que son père lui louait pour qu’elle ait son espace à elle. « A part ça, on mange ensemble. On écoute de la musique ensemble. On lit l’un à côté de l’autre. Je fais à manger. Il met la table. Mon père, tu vas l’adorer. Il enseigne la Philo en attendant d’écrire son roman. Il fait aussi pas mal de boxe pour être en prise avec les êtres et les choses. Et parce que le réel, c’est quand on se cogne. C’est de Lacan. Tu connais, chaton ? » A. n’avait même pas lu l’Enfer de Dante, alors Lacan…"
Ce truc-là, il allait bien falloir le prolonger. Mais comment ?
" Connaissez-vous la nuance entre être solitaire et être seul, Mademoiselle..." Elle, alors, s'était rabattue sur un filet de merlan. Il avait acheté une poignée de crevettes...