journal
11 Avril 2020
Confinement. Jour 25.
9 h . Mes yeux épuisent les traces de la nuit dernière quand, cette fois, la lune n'a pas voulu sortir. Les bars pleurent les guerriers qui ne craignaient pas la mort même après la vingtième relecture de l'Iliade et l'Odysée. Elle sait, la lune, pour toutes ces histoires de flèches et de chair, elle sait qu'il lui faudra encore patienter aux confins de la galaxie et au-delà de demain. Je suis encore sorti courir...
Le calme des rues absorbent mes pas dans ce qu'ils ont de moins profond. Oui. A nouveau, je suis sorti courir à l'heure où le cri des insectes aimerait tant s'accrocher à des charrettes pleines d'étoiles...
10 h. Un couple de pigeons - toujours ce même couple de pigeons - recule sur la pelouse dans un accès de mélomanie. Et tous ces gens - toujours ces filles et toujours ces garçons- qui courent encore et dont les crachats sans cesse retenus roucoulent comme des éponges en pleurs devenues le vent...
11 h. Le bain coule. Toutes ces sueurs en pure perte sur le point de faire naufrage. Dieu c'est Dieu, nom de Dieu ! La mousse s'étouffe après les crissements d'une perceuse. Ma barbe - que je laisse pousser pour voir si mes poils ont encore de la ressource - oui ma barbe flotte à la façon d'un étudiant déguisé en écrivain fraîchement débarqué à Missoula. Sauf que c'est pas donné au premier venu de nager dans un océan de whisky. Sauf qu'entre les illusions d'un jeune campeur et la mort ou la belle vie, il faut choisir avant la trentaine, buisonnière ou pas.
12 h. Pour être heureux confinés, a écrit mon amoureuse sur une feuille arrachée à l'un de ses blocs - notes, chacun doit pouvoir faire ses affaires isolé. Il y a des moments communs ( repas, jeux, boum. ) Chacun range ses affaires et on partage les tâches communes. Elle a écrit ça sur une feuille arrachée à l'un de ses nombreux blocs-notes qu'elle a ensuite punaisée sur le mur juste au-dessus de la table commune. Et bien sûr c'était au tout début du confinement, à l'attention particulière de son fils, son " petit poulet. " Et bien sûr, ça méritait de figurer dans ce journal où il m'arrive tout de même de consigner des faits dûment sourcés. Dans une autre vie, oui, j'ai vaguement été journaliste. J'écrivais des trucs, bon pas très fameux, à propos de groupes Pop en passe de le devenir. Comme la plupart de ces jeunes gens, je débutais dans la vie. La plupart a vendu des millions de disques. J'en ai acheté quelques uns. Et puis j'ai continué à faire mon petit bout de chemin. Et donc, parce que je suis têtu et franc comme un âne de montagne qui aurait peur du vide, j'ai passé ma vie à débuter.
13 h. Un chien aboie sur un balcon, trois étages plus haut. Ma troisième cigarette semble tiraillée par de vifs débats d'ordre éthique et je prends sur moi de lui cacher mon plus mauvais profil. A la radio, ça joue plein de chouettes morceaux. Des trucs de Cat Stevens. Les Talkings Heads. Cigarettes after sex. Kurt Vile. Daho. Arthur H. Sam Cooke. Oh et puis tiens... "Traces de toi " d'Alain Chamfort.
14 h. Après chanteur de salle de bains, je tenterais bien une petite carrière de crooner de terrasse. Enfin...quand on pourra se produire à nouveau en terrasse...