journal
10 Avril 2020
Confinement. Jour 24.
Parce qu'on ne peut plus faire confiance aux poètes - comment accorder du crédit à des gens qui passent leur existence à vivre dans un rêve et finissent par mourir sans un sou...- à nouveau j'ai décidé de courir. Jour et nuit, ça ne date pas d'hier et encore moins d'il y a trois semaines cette petite affaire, jour et nuit, des séquences de films vus et revus défilent sous mes yeux avec des façons de majorettes en surpoids, oui des séquences comme ça sans aucun lien entre elles, et je reste toujours assis en face d'elles, à mater - on dirait un sale petit voyeur formé aux rudiments de la défense passive - jusqu'à ce que ces séquences décroisent enfin leurs jambes et me remontrent, ça et là quand le chef op et la lumière finissent par ôter cette boue que vous aviez dans l'oeil, un bout de peau - les pellicules sont faites de cette sorte de peau au grain particulier et c'est à partir de ces premières caresses que la nation cinéphile a pris un jour naissance. Un jour d'entrée en gare de la Ciotat - et alors le voyage peut recommencer.
Hier, justement, des séquences échappées des "Chariots de feu" , un film de Hugh Hudson, pas franchement remarquable, se sont mises à tourner en boucle dans ma tête durant le jogging auquel je m'astreins désormais quotidiennement, histoire de retrouver la cadence d'une chanson, le rythme d'un montage et bien que je n'ai plus assez de souffle, qu'un peu trop de tout ceci et plus assez de cela, en fait, figurez-vous, courir ça marche plutôt bien sur moi, je veux dire que ça produit cet effet qu'on recherche lorsqu'une tristesse ancienne soudain démode tout et ça arrive à chaque fois que vous vous dites : putain mais quand même, il est temps que mon sourire se contente juste de vivre sa vie...
Jour et nuit, et ça ne date pas d'hier, encore moins d'il y a trois semaines, cette petite affaire, nous sommes toutes et tous confiné(e)s dans nos minuscules problèmes, la mesquinerie de notre sale petit confort, nos vies ou nos boulots merdiques ou les deux, nos familles qui nous obligent sans cesse à courber l'échine sous les fourches caudines d'un héritage souvent bien trop lourd à porter, surtout pour nous autres hommes sans épaule, et on passera ici sous silence tous ces désirs inaboutis, lesquels même mis bout à bout ne feront jamais un début de court métrage tant soit peu acceptable. Jour et nuit, je rêve de mettre en mots la ville et l'espace. Je rêve que mes poèmes passent pour des piétons capables de donner des cours de géopoétique que le monde entier aurait envie de suivre. C'est juste que, par endroit, je n'ai plus trop la tête à ça. Et quand on n'a plus sa tête, on tente d'appréhender différemment l'espace. On s'en remet parfois à nos vieilles guibolles. Pas très fortiche pour manier les concepts, j'ai la faiblesse de croire que, pour peu qu'on recommence à rater toutes ces cibles en carton que le quotidien vous présente en guise de riposte, les jambes, après tout, sont des armes de réassurance qui en valent bien d'autres...