journal
7 Avril 2020
Confinement. Jour 22.
Entre les rayons de cet Auchan qu'enfin j'ai pu me visiter pour la première fois - au cas où vous ne l'auriez pas encore compris, les seuls musées d'art moderne dont on dispose, depuis que, ce sont les supérettes, les hyper et les supermarchés. Mais tout ça nous le savions d'avant. Annie Ernaux a pu s'en servir comme d'un outil de sociologie à l'usage des lectrices et des lecteurs du journal Le Monde. C'est très bien comme ça. Chacun cherche à élargir ses horizons et faire ses courses permet déjà de démentir, une bonne fois pour toutes, quelques idées romantiques à la gomme selon lesquelles le talent serait essentiellement un don du ciel. Les personnages, avant que vos idées piètinent et ressassent longtemps à leur sujet, encore faut-il que la vie vous en donne un rapide aperçu. Ou alors écrire reviendrait à partir en voyage autour de soi. Me reviennent aujourd'hui les mots de Charles Juliet. Nous buvions un café dans une brasserie lyonnaise, histoire de nous laver la bouche entre un entretien qu'il avait eu la gentillesse de m'accorder et cette envie commune de passer à autre chose, d'aborder justement ces choses si éloignées du quotidien trop pressé d'un pigiste à la petite semaine. Ce que je veux dire par là, c'est que les contraintes strictes, imposées par le cadre et l'angle d'une interview, souvent empêchent la digression d'y tenir un rôle, d'y jouer la partition de l'innocence et de la sincérité. Aujourd'hui ses mots, " pour écrire, il faut apprendre à regarder ", me frappent d'autant plus que si j'y regarde de près, ce n'étaient pas des idées, dans ce qu'elles ont souvent de purement théorique, encore moins des abstractions toutes blanches et toutes sèches qu'il maniait ce matin-là, en dépit de ses façons austères, non, c'était une invite à dépasser le simple naturalisme né d'une observation qui se contente de recueillir des faits, une invite à se laisser porter par l'émotion du regard. La vie est absurde et ça tout le monde le sait. Sans doute que tout auteur ou toute personne qui se prétend écrivain devrait commencer par regarder les êtres et les choses depuis son balcon, sa fenêtre. Une fenêtre et un balcon, c'est presque déjà le point de vue de l'innocence. Puisque nous sommes toutes et tous des écrivaillons aux ailes mazoutées, autant accepter notre mission de préposés aux choses vagues. Ensuite, la fréquentation des musées en temps de paix. Oui si on veut. Ou celle des supermarchés, donc, surtout depuis que le Président a déclaré la guerre. Ou les deux, bien entendu ...- , mais oui, entre les rayons de cet Auchan qu'enfin j'ai pu me visiter pour la première fois - peut-être les rats, des ratus norvegicus si vous vous souvenez bien, oui peut-être les rats qui m'en avaient interdit l'accès lors de ma première tentative poursuivaient-ils leur migration à l'allure folle d'un troupeau de rennes... -, entre ces rayons et au gré de mes errances, tout à coup, mon regard est tombé sur ce grand type en plein flagrant délit de maladresses. Pas seulement des maladresses. Ah mais non alors. A sa tenue sombre marquée du A symbolisant son appartenance à l'enseigne, j'ai compris qu'il bossait là. A sa façon de jongler involontairement avec tous ces kilos d'orange, j'ai craint qu'il n'y bosse plus pour très longtemps. Mais chacun de ses gestes relevait du burlesque dans ce qu'il peut avoir de plus noble et de plus pur. Mais oui, voyons, ce type était un génie du burlesque. Un héros du burlesque en temps de guerre...