Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Confiné(e)s
Publicité

Non fiction book

Non fiction book
Publicité

Confinement. Jour 17. 

Il faut faire preuve d'imagination quand on est amoureux. Ce matin, j'ai décidé de soutenir les agriculteurs en achetant des asperges. Un peu avant, pour la première fois, j'ai enfilé une paire de gants en latex. Des gants jetables qui me faisaient de l'oeil, depuis quelques jours, au Carrefour Market d'en bas, où le simple fait de croiser et de recroiser un peu trop souvent et mon " vieux " et mon gros alcoolique qui ressemble à Hitchkock et ma trentenaire bobote, oui, toujours celle aux faux airs de Tippi Hedren, toujours celle qui ne va plus si bien que ça dans sa vie alors que tout porte pourtant à croire qu'elle semblait, jusqu'ici, tellement à l'aise, oui, l'achat de ces gants en latex et le fait de cotoyer, à fréquence socialement distanciée un peu trop régulière, ces trois comparses de confinement m'ont poussé à fuir, trois Monoprix plus loin. J'ai toujours apprécié la littérature de voyage. Quand j'allais sur mes vingt ans, surtout. Vingt ans, cet âge un peu idiot quand on croit encore que son premier 501 pourra durer toute la vie.

Depuis les choses sont un peu diférentes. Depuis, par exemple, je me suis mis à avoir une peur démesurée – une phobie, voilà, si vous y tenez - des chiens et des rats. Depuis, rien que de passer plusieurs jours à la ferme familiale – où dans le même temps des tas de souvenirs continuent de me bercer comme un cirque de puces. Où par-dessus tous ces souffles bienveillants, flottent tant de tendresses minuscules qui me grignotent le cœur -, oui, rien que d'y passer plusieurs jours et je me sens assez vite dans la peau d'un jeune migrant en insécurité linguistique. Parcequ'à la ferme familiale, les rats parfois, justement. Et justement, des chiens presque partout, sans désemparer... toujours à vous courir après.

Depuis, je sais que je ne saurai pas faire avec une soudaine vocation de voyageur, si elle venait à me tomber dessus – il paraît que des trucs pareils arrivent encore tous les jours – comme ça, carrément à l'improviste. Ou alors des voyages dont le seul but serait de tourner autour des zones – grises ou neutres-  d'une même ville-monde, ces cercles concentriques qui, si on accepte de s'y perdre, finissent par tisser les fantasmes par quoi tout finit par retrouver sa forme exacte. Oui, ce genre de voyages, avec les mêmes allers-retours, les mêmes bouts de trottoir inlassablement parcourus, oui à la rigueur, ça je veux bien.

A quelques mètres du Monoprix, d'un regard vague qui regrettait de n'avoir jamais vécu dans un plan-séquence de Leos Carax, j'ai longé le trottoir d'en face en direction de cette librairie, fermée bien entendu. Et un peu avant de prendre ma place dans la file d'attente, j'ai repensé à ce travel-writer pas tout à fait comme les autres, Bruce Chatwin, découvert grâce à un complice du temps de la jeunesse, quand, vous savez bien comme on peut être à cet âge, des envies d'errances au long cours pouvaient encore provoquer d'étranges démangeaisons dans mes jambes...Je vous parle d'une époque pleine de bons sentiments héroïques. Une époque où je croyais pouvoir suivre mes rêves à la trace, persuadé qu'aucune pathétique histoire de chiens et de rats ne viendrait tout à coup, poussière retournant à la poussière, brouiller les pistes...

Bruce Chatwin a été le premier écrivain-voyageur – cette étiquette de travel-writer qu'il méprisait tellement. « Une catégorie sans signification » - à me faire entendre ce chant, fragile et intense, qui pouvait monter du plus anodin des sentiers, pour peu qu'on accepte la sagesse du caillou subrepticement glissé sous la sandale. Même si, pour le style, les sandales, vous repasserez...Je revois encore la couverture rouge – le bouquin venait de paraître en poche...chez Grasset aux Cahiers Rouges, précisément - d'En Patagonie que je m'étais finalement acheté dans une petite librairie, étonnante et voyageuse forcément, du grand Ouest parisien. L'ami qui m'avait fait découvrir Chatwin commençait à se dire que jamais je n'allais lui rendre son exemplaire, alors...

Il faut dire que Chatwin avait de quoi faire rêver n'importe quel jeune homme désireux qu'on lui enseigne enfin à ne plus tenir en place. Le type portait beau. Paraissait encore plus solaire que le soleil. Un soleil qui aurait eu l'idée de devenir une gloire de la Pop music. Avait tout plaqué – la prestigieuse enseigne Sotheby 's. La rubrique d'un périodique célèbre – pour marcher en solitaire aux quatre coins de la planète. Et quand on se met à faire des voyages en sachant à quel point ces voyages sont susceptibles de vous défaire, en principe, on ne marche pas très longtemps. J'allais sur mes vingt ans quand j'ai lu Chatwin pour la première fois. Lui, il n'a jamais pu aller plus loin que sa quarante-neuvième année. Bruce Chatwin est mort du Sida mais, jusqu'à son dernier souffle, il prétendit avoir été empoisonné par un mystérieux champignon chinois. J'imagine que le Coronavirus aurait permis à son mensonge de tenir un peu plus longtemps la distance. Chatwin, parait-il, mentait beaucoup. Il mentait si mal que ça faisait de lui un très grand écrivain.

Casque vissé sur les oreilles – Sparklehorse en écoute. « Sad and beautiful world » susurrait en deux-trois boucles monomaniaques sa douceur à bout de souffle et même pas le temps d'épuiser la magie - et ma barbe flottant au gré de la bise matinale dont on aurait dit qu'elle arrosait la petite salade triste de l'avenue comme un mince filet de citron, j'avançais vers ce jeudi matin avec la grâce d'une aviatrice - avec un zeste d'imagination, mais oui... mes mains engoncées dans le latex ressemblaient presque aux gants d'un pilote de l'Aéropostale -, voilà, la grâce d'une aviatrice traversant pour la première fois la mer Baltique. Le vent sentait le sel. Il faisait un froid à ne pas laisser avorter une pangoline toute seule, y compris dans un zoo ayant depuis peu adopté la confiture de fourmi équitable. Il me tardait tant d'ouvrir, à coup de cabas pour me frayer une piste tangible au milieu de cette brousse urbaine, oh oui alors, il me tardait tant d'ouvrir enfin la parenthèse – forcément trop courte- de cette aventure, hors écriture confinée pour une fois, promise par l'outback un peu folle du désert d'un jeudi à Monoprix.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article