journal
4 Avril 2020
Confinement. Jour 19.
" Lorsque la douleur est sourde, tu sais, on peut toujours être tenté de se dire : au fond, c'est pas si grave..." Lequel de mes amis a pu me dire une chose pareille ? Plus d'une minute que j'avais mis mon doigt dans la casserole et puisque le soleil me caressait les joues mieux qu'une jolie fille qui sentirait les vendanges, au bout de cinquante mètres - j'étais sorti voir si je trouverai une chanson bouleversante dictée par ce matin de printemps en vrai. Le temps d'une de ces excursions de première nécessité aussi prétexte à croiser, en mode lunettes pour tous, quelques uns de mes contemporains -, oui, puisque le soleil avait l'air de vouloir me chuchoter, qu'aujourd'hui comme demain, dans chaque oiseau se nichait un rêve de plumes qu'on avait pas encore fait, j'ai préféré laisser tout ça refroidir...
10 h 22. Pour la première fois et sur les conseils de mon amoureuse, je partais visiter cet Auchan où je n'avais jamais poussé de caddie. Et parce qu'une première fois, ça se fête, juste avant mon départ elle a tenu à me fabriquer un masque. Pour la fabrication de mon masque, alors elle n'a eu besoin que d'un reliquat de serviette de table - en papier, je vous rassure - de deux élastiques - des élastiques de couture - et, enfin, de deux agraphes qui s'étaient portées volontaires - je crois que de vivre confinées dans une agrapheuse commençait atrocement à leur peser - et hop voilà pour son tour de magicienne de la débrouille. Et parce qu'une première fois où l'on sort se visiter un Auchan inconnu, ça mérite bien qu'on ne laisse rien au hasard, j'ai ressorti mon blouson gris Harrington, me pensant qu'il ne jurerait pas du tout avec ma chemise noire et ce pantalon en toile presque sombrement identique, me pensant que ça ferait même assez chic pour une première visite...
10 h 26. Depuis que les piétons ont déserté les trottoirs, d'une semaine l'autre, il semblerait que le grand règne animal reprenne ses droits. Hier, par exemple, ce petit renard turlutant museau pointu entre les poubelles, l'allure tranquille d'un lycéen qui vient tout juste de découvrir Pessoa. Ce matin, donc, une bande de mouettes s'amusant à immiter les acrobaties de la Patrouille de France. Au début, ce juste retour des choses me plaisait. Beaucoup. Pour une fois que le grand scénariste avait recours à l'ironie dramatique à bon escient. Et puis soudain... l'horreur... oui l'horreur... lorsque j'ai remarqué, au loin, un troupeau de rats - des ratus Norvegicus. Des rats des villes, putain, oui. Le rat noir ( rattus rattus ) préfère l'air pur des campagnes. A force, ma phobie de ces bêtes m'a conduit à une certaine forme d'érudition - oui, un troupeau de rats encore plus peuplé qu'un peloton au départ du Tour de France... bien sûr, même comme ça d'assez loin, ces rats semblaient avoir passé l'hiver sans encombre. Le congélo rempli ras la gueule. Des piles de DVD et les tiroirs pleins de tours de cou tricotés avec amour par leurs épouses ou concubines ou amantes ou simples plans cul. D'ailleurs, y'avait-il autant de "petites meufs" que de matronnes autoritaires, de filles parfaitement autonomes ou fièrement indépendantes parmi les filles rats ? Je veux dire : comment ça se répartissait, dans quelles proportions chez elles-chez eux, hein ?
"Parfois, mon garçon, je trouve que tu te poses trop de questions pour quelqu'un qui aime avoir réponse à tout..." Cette phrase ne cessait de tourner en boucle alors que je décidais finalement de rebrousser chemin - dans le fond, est-ce que cet Auchan que j'avais voulu visiter pour la première fois valait vraiment le détour ? - et je me foutais éperdument de savoir lequel de mes amis avait pu dire une chose pareille...