journal
15 Avril 2020
Confinement. Jour 29.
11 h 29. Ce matin, je ne suis pas sorti courir. Mal au dos. Mal dormi. Trop lu et à la lueur de l'insomnie, certains textes, écrits en principe pour tout le monde, jettent parfois un éclairage un peu trop personnel. J'irai peut-être ce soir. Avec le recul, je me demande si je n'ai pas vainement cherché à ressembler à Lino Ventura dans l'Armée des ombres, ce film de Melville que mes fantasmes cinéphiles ont beaucoup squatté, à une certaine époque, comme on le ferait d'un lieu hanté. Vers la fin, on apprend que le résistant fictif, Philippe Gerbier, que Ventura incarne de mâle et schizothyme façon refuse, cette fois, de courir. Mais j'ai balayé cette pensée stupide à ne pas croire, presque indécente, d'un revers de la main. Et puis, elle s'est remise à trembler, ma main. C'était juste avant qu'elle ne soit prise d'une énorme boulimine de mots. Du fantastique à la tendresse. De l'effroi à l'ironie. De l'insolite à la cocasserie. Ma main voulait aborder tous les genres. Tous les thèmes. Ma main a toujours voulu avoir la vie de Gérard Brach, vous savez, le scénariste de Polanski mais pas seulement. Gérard Brach que le confinement n'aurait pas perturbé le moins du monde. Lui qui, durant toute une période de son existence, a soudain décidé de ne plus mettre le nez dehors. Gérard Brach, un écrivain du cinéma dont la main ne tremblait pas. Ou peu. Et puis... personne pour assister au spectacle...
Bien entendu, elle n'a pas tenu la distance. Ma main est faible dans l'attente. Qu'attendre d'une main tremblante ? J'ai décidé qu'elle pouvait bien, pour une fois, se débrouiller toute seule. Après que mes pieds aient fini par hausser les yeux au ciel, de dépit, voilà que le moindre livre me glissait des doigts. Alors...alors... Juste envie de m'abrutir un peu plus devant une série télé. Une de plus. Une de moins. Comme me le répétait cet autre comparse, hier soir au téléphone, comme nous venions d'opter, avec mon amoureuse, pour un genre d'apéritif virtuel, de faire verre à part en quelque sorte, pour voir si, oui comme ce comparse me le répétait : " dix séries de perdues, c'est toujours une à retrouver sur un site de torrent ."
Alors...alors... j'ai finalement opté pour le genre polar noir dont Arte s'est fait le diffuseur quasi exclusif en France. Tout est balisé. Obéit aux nouveaux codes en vigueur. Pour résumer les choses à gros traits : famille dysfonctionelle je te hais. Ami-amant je t'aime moi non plus. Et le tout relevé, depuis que les producteurs redoutent de se faire choper le pouce dans le sac d'une actrice, d'une petite pointe Me too. Le personnage central est presque toujours une femme, blondement indépendante, nordiquement autonome. Les premières séquences où tout doit désormais s'exposer dans l'action - l'intrigue fil rouge. Les différents protagonistes avec leurs petites histoires susceptibles de transformer peu à peu l'arc narratif en carquois remplies de flèches, empoisonnées si possible -, toujours nous la montrent plus ou moins frigidement froide - ici comme ailleurs, les névroses sont des stalactites comme les autres - et puis, à la faveur d'un retour dans sa petite ville natale - parfois un village et là on pressent que les grands espaces, immenses et congelés, vont être pile à l'heure au rendez-vous - et puis, donc, à la faveur d'un retour aux sources, soudain le sang se remet à couler sur la neige... Des chiens de traîneaux aboient. Un écolo passe...Les chiens ont une conscience lumineuse et forte de l'être humain. Il arrive que l'écologiste cire ses gants à la graisse de phoque. Un grand secret se languit de la fonte des glaces. Au quatrième épisode, la banquise se fendille et, enfin, tout s'emballe dans un crissement de moto-neige. En principe, mon goût du fantastique provincial est servi.
Ce matin, j'ai donc regardé une série en binge. Le reste ? - à savoir ces bribes de phrases qui auraient tant aimé avoir l'air de fusées poétiques ou je ne sais trop quoi- , oui le reste, ma main, alors, elle a fait ça toute seule :
…peu avant la naissance du tourisme de masse les coqs noirs ont suspendu leur parade nuptiale…
Si ce matin parvenait à se déployer d’avantage, tu sais lapin, à mieux nous parler du bruit que faisait le vent dans mes cheveux, à l’époque, qui sait si…
Par ici, la solitude c’est comme une poche de boue liquide où, sans que tu t’en rendes compte, au début du moins, tu t’enfonces doucement. Au milieu des mouches. De grosses mouches vertes. Papa.
Il arrive, lapin, que la vie se confine d’elle-même dans des limites plutôt étroites. Au coin d’un feu, par exemple, et là, alors, les souvenirs et l’enfance essaient de vous faire croire que c’est ainsi que se travaille la pâte humaine. Après, bien sûr…
Ce matin repart mais son conducteur n’est plus à bord. Réalisé tout à coup à quel point la mémoire ne communiquait plus avec les lieux où se trament mes souvenirs. C’est bon, lapin, cette fois je rentre…