journal
24 Avril 2020
Confinement. Jour 35.
7 h 06. L'après-midi d'hier m'a montré tant de douceur que j'ai bien cru que j'allais redevenir écrivain. Oui, que j'étais sur le point de revivre. Le temps de boire un café, pour une poignée de secondes...et il y avait déjà comme une idée dans l'air...un début de refrain avec cette classe électronique, la seule, de nos jours, oui, la seule capable de capturer l'instant dans un son...l'ébauche d'un long plan-séquence, aussi, sauf que le cinéma, ces derniers jours, ne parvient plus à rétablir les petites hiérarchies de ma mémoire. Ca arrive et puis c'est comme ça. ...C'est la vie. Le vide peut parfois faire qu'on n'a plus recours aux images des autres pour écouter en soi... Le temps de boire un café, le couple de pigeons dont je vous ai tant parlé, comme on pioche un détail qui aimerait se parer de la récurrence du conte pour qu'on évite soigneusement, ensuite, de se fourrer à nouveau le bout des doigts dans la machine à angoisses de ces jours confinés, soit dans l'ennui du seul truc important à faire et dont on sait qu'il va vous prendre l'éternité d'une semaine, soit dans le télétravail lequel vous semblait, comme ça de prime abord, au début en tout cas, une manière un peu moins monstrueuse de s'entredévorer en direct à même les crocs de ce nouvel avatar, tellement hi-tech et cool, du capitalisme, oui mais voilà, ce que nous finissons par apprendre sur nous-mêmes... c'est qu'h 24 vissé devant l'ordinateur, c'est à peine si nous avons le temps de textoter à nos cousines éloignées, et guère plus le temps, non plus, de tomber amoureuse du jeune stagiaire qu'on aurait pu croire encore ivre d'idéal, même aussi simplifié que l'autisme dans " Rain man", et tant soit peu innocent les mains douces, même prêtes à courir partout sur comme un chien de traîneau... avant de découvrir, la banquise dans la peau, sur Gleeden ou ailleurs, son profil un peu trop horizontal pour vous permettre de renaître au réveil... Le temps de boire un café, le couple de pigeons dont je vous ai tant parlé était visiblement parti battre de l'aile de travers, dans le jardin d'une autre résidence...
9 h 09. Certains échanges jetés dans l'immense conversation que c'est, surtout à mon sens - mais je me trompe souvent. Alors...- de vivre, avaient suffi à me remettre en selle, du strict point de vue de la première grande affaire de ma vie : susciter la confidence. Faire en sorte, et sans qu'aucune stratégie de la séduction n'entre en jeu, faire en sorte que les gens se racontent - résumé des épisodes précédents : avant d'animer, aussi mal qu'on l'a dit, des ateliers d'écriture en école élémentaire, j'ai vaguement écrit des scénarios. Encore-encore avant, j'ai tenté de faire ma vie dans la chronique musicale. J'étais, donc et tout aussi vaguement, journaliste. Et mener des entretiens, j'adorais ça. Oh oui alors...ma voix, si prompte à s'emballer d'habitude pour de vains bavardages, cette voix, quand elle devenait seulement un bon outil, un serviteur...oui, j'adorais ça...Très vite, ma maigre expérience dans ce domaine m'a permis de dégager quelques principes. Celui-là, entre autres: écouter l'autre vous en apprend plus long sur vous mêmes que tous les livres...
13 h 14. C'est le hasard qui a dû guider ma main - je farfouillais dans mon sac US de collégien, sans doute à la recherche de tel ou tel carnet de notes. Sans doute... - jusqu'à mon vieux dictaphone et c'est avec une petite idée derrière la tête que j'ai décidé de le glisser, dorénavant, dans une poche - veste. Jeans. Chemise. On s'en fout - et ce à chaque fois que paquets de clope ou l'achat d'une baguette ou les courses hebdomadaires - on s'en fout mêmement - m'entraineraient dehors. Non parce que, c'est bien beau d'en faire des caisses de mort, à longueur de statuts ou de tweets, sur tous ces " invisibles " - nous les croisons toutes et tous et je ne vois donc pas en quoi ils seraient moins "visibles" que les autres. Sauf, bien entendu, à ne pas vouloir y prêter ne serait-ce qu'une fraction de seconde d'attention. Il faut bien que rien ne change dans nos habitudes méprisantes pour que rien ne change. Voilà...- sur tous ces "invisibles " qui permettent à tous les autres de vivre " tranquillement " confiné(e)s, mais, que je sache, il n'y a pas grand monde pour leur tendre le micro. Oh, bien sûr, ça arrive. Mais pas souvent. Hier, alors, pas mieux ni pire que mes semblables, je suis sorti de la file d'attente.
15 h 05. La première fois, il a suffi de deux questions, pas plus - il ne s'agissait pas de le mettre en porte-faux par rapport à ses collégues, tous réticents et on peut les comprendre tant ils ont déjà à surmonter le stress d'une situation déjà insurmontable, pour que l'un des vigiles qui filtre les entrées devant Auchan, se confie. Se confie avec le débit d'une mitraillette, entre deux sdf titubant dans un marathon somnambulique de pisse tiède à rembarrer poliment et une vieille atrabilaire en déambulateur à convoyer comme une dilligence vers le sas du magasin où elle commencerait à entrevoir, la permanente mauvissant d'envie comme une fleur de bourrache, le début d'un kilo de courgettes en promo, deux questions seulement pour qu'il se confie, deux minutes pas plus, sur comment il dormait, au moins trois jours par semaine, dans le parking du centre commercial, parce que " presque plus de trains et que j'habite après Chelles et que c'est pas à côté..." Sur comment il retrouvait son épouse, quand il la retrouvait, " au bout de sa vie. Vu que nos trois gamins en ont marre de pas pouvoir aller au skate park. Et que ça commence à faire long pour des mômes..." Deux questions, pas plus.
Dans la file d'attente devant la boucherie, deux heures plus tard, cette femme juste derrière moi qui dormait debout. " Je suis debout depuis 5h du matin . De toute façon, je dors très mal. Ma fille a douze ans et elle me fait des gâteaux pour quand je rentre...Avant-hier, je sais pas comment elle s'est débrouillée, mais y'avait au moins un litre d'huile d'olive dans ses biscuits. J'ai eu un peu peur de la vexer. Finalement, on a bien rigolé...Oui, je suis vannée quand je rentre mais n'empêche, j'ai du mal à dormir. Tout ça, à la fin, ça m'angoisse. Je mets parfois plus d'une heure et demie pour aller à la Défense où je bosse comme caissière..." Elle aussi dans un centre commercial. " Quand même, au bout de deux semaines, ils nous ont donné des gants et des masques. Moi, je porte pas de masque. J'ai du mal et ça m'étouffe. Je suis claustro...Après, ils parlent de nous filer une autre prime, quand ce sera fini. Avec, j'achèterai des fringues pour ma petite. Peut-être que je me prendrai un abonnement gold sur Tinder, même si cette histoire de prince charmant, j'y crois plus des masses. Ma fille regarde parfois " les Marseillais." Elle trouve ça con mais ça la détend. Par contre, plus moyen de lui faire avaler la queue d'un haricot vert. Vous avez des enfants, vous ? Et, au fait, votre truc, ç'est pas pour la radio au moins. Je l'écoute jamais...à force, ça m'endort d'imaginer la tête des gens qui parlent..."
17 h 00. Je ne ferai jamais rien de ces enregistrements, mais ce que je sais, c'est que je vais continuer à toutes et tous les écouter me raconter - pour celles et ceux qui le veulent - le peuvent - leurs histoires...Pour capter tous ces instants, fragiles et intenses, dans un son...