journal
22 Avril 2020
Confinement. Jour 33.
7 h 03. Les cloches ont une voix. La nuit dernière, en séchant comme un paquet de linge sale, devant un texte dont les corrections, sans cesse repoussées au lendemain, me donnaient beaucoup d'effort, j'ai repensé à celles qui m'apportaient consolation et repos. Les cloches du village accroché sur les premières pentes de ce piémont pyrénéen où j'ai vécu les premières années de l'enfance. Elles scandaient le décompte, morne et paresseux, des jours. Et chaque nuit, alors, leur timbre, lugubre comme le meurtre du commandeur, avait au moins le mérite de faire cesser - oh quelques minutes, le temps que...- le trottis continuel des rats qui nichaient à touche-touche, l'hiver venu, dans tous les faux-plafonds de la ferme. Et dans celui de ma chambre, ils grouillaient littéralement...
10 h 09. Retour de mon jogging quotidien. La sueur et ma bouche sèche se ramifient sous l'épine de ma langue. Deux rats aperçus depuis ce pont où je cours, ce pont étroit qui enjambe la Seine avec des grincements de vieillard. Je bois un café en écrivant un truc...un poème où la métaphore aimerait se déplacer à la vitesse des droits d'auteur de Paul Auster. Pourquoi un café ? Pour qui ce poème ? Pour quelle raison Paul Auster ?
Je ferme les yeux quand je rentre
et c'est comme si
un coup de baguette magique
avait endormi toute chose...
Si je m'aventure de nuit
dans les forêts profondes
où des sons familiers viennent à vous
en morceaux
le ciel est là
l'ennui continue
de refluer vers le fleuve
mais tout se tient maintenant
dans cet écart ténu
entre la veille et le sommeil....
et c'est étrange mais je sais
que nous nous reverrons
dans vingt-cinq ans...
puisqu'il suffit de fermer les yeux
seulement quelques heures
pour suspendre un peu
de cette existence sans génie
et parvenir à s'exposer enfin
à la mort...
et alors nos bouches vont et viennent
se cherchent avec la même
promesse d'embrasement
dans le halo gothique du peintre
un gouffre au-dessus duquel on se penche
sans jamais voir le fond
et d'où remontent
les larmes et les souvenirs...