journal
21 Avril 2020
Confinement. Jour 32.
7 h 24. Un soleil encore jeune éclabousse les balcons où s'aére, par endroit, quelques vêtements et il me semble que c'était bien la mort de l'été prochain qu'annonçait la cloche de l'église, hier, aux alentours de vingt heures. Avec mon amoureuse et son " petit poulet " nous étions, comme chaque soir, sortis applaudir le personnel soignant, avec une pensée forcément émue pour cette réforme des retraites morte étouffée dans ses propres régurgitations et ça nous a fait un peu sourire, après coup, de songer que depuis Jimmy Hendrix, personne n'avait eu l'audace de rêver à une mort pareile, oui, une mort comme un haiku d'alcoolique qui vous échappe dans les vapeurs mauves d'un dernier riff de guitare à la grâce sordide. Personne de connu, en tout cas, je veux dire personne de dûment répertorié dans le grand recensement people.
La réforme des retraites a pu faire partie des rares personnalités capables de faire parler d'elles tout un hiver, et j'imagine à quel point elle doit beaucoup manquer à des tas de braves gens et j'imagine même sans mal leur douleur étranglée de sanglots, à tous ces braves gens, parfaites petites working girls dont le coeur, n'était cette fichue positive attitude de chaque instant serrée autour du cou comme un carré Hermés, oui, dont le coeur serait girlyment au bord de s'emballer comme de folles juments sur des tapis de gélée blanche et toutes ces mains comptables de plus grand chose à part de tous ces jours chômés partiellement qui passent... à la vitesse d'un mélodrame écrit-mis en scène-interprété par une gentille troupe d'amateurs du côté de Pole Emploi...
8 h 09. Avec la douceur d'une main de sage-femme, la patte du chat Giscard s'avance pour me caresser le ventre. Le soleil avale son troisième café. Cette fois, ça y est, il repointe ses petites dents de bébé sur les murs de la résidence et je sais bien quelle intention il a voulu mettre dans un geste pareil . Oui, je sais. Et notamment, je sais que le soleil, ce matin, s'apprête à grignoter nos mélancolies. Grand bien lui fasse. Moi, j'avale une tartine. L'été sera maigre comme l'amour entre un père et son fils dans un film de James Gray. Dans tous les films de James Gray, j'explique au chat Giscard, dans quelle mesure la magie performative du silence répond du tact au tac à toute tentative de performance d'acteur. Bien sûr, il ne comprend strictement rien. Bien sûr, passe dans mon dos l'idée d'un train, bien habillé, bien maquillé et ce train promet de me faire voir la Toscane. Il arrive que ce train me lise des histoires. Avec le chat Giscard, nous sommes bientôt en présence d'un train qui ressemble à Fabrice Luchini récitant, torse nu, du Céline presque par coeur. Je lui trouve un air de vieille locomotive du petit français à Luchini. Une vieille locomotive fatiguée des lourdeurs chromatiques d'instagram, à force de devoir rester toute seule sur sa voie de garage ....