journal
3 Avril 2020
Confinement. Jour 18.
Des millions de téléphones portables dorment tout seul dans des tiroirs que plus personne ne songe à rouvrir...
Mardi soir, mon amoureuse a pu noter l'absence de l'homme toujours vêtu de noir et qui fait, depuis le début, un peu office de chef d'orchestre quand vient l'heure d'applaudir le personnel soignant. Ça se passe donc ici à 20h, comme un peu partout en France et ça se passe même tous les soirs. Le temps de se demander si, lui aussi...allons bon...il a réapparu et ça se passait même hier soir. Mine de rien, nous étions soulagés. Ce type, toujours vêtu de noir, ce voisin d'en face à qui nous n'avons même jamais adressé la parole, c'est comme si on avait fini par le compter comme un membre à part entière de notre petit club. Ce club pourrait s'appeler Le Confinement-Rugby-Football-Club. J'avoue que ça me plairait bien d'entraîner un club pareil. Oui. Beaucoup...
La glace, c'est connu, a des vertus thérapeutiques sur le corps humain. Après la patinoire de Madrid, c'est au tour des chambres froides de Rungis d'être transformées en morgue...
Hier, nous étions jeudi et au dîner j'ai fait des courgettes farcies. Oui. J'avais acheté deux steaks hachés en promo pour la farce. Oui, oui. Les courgettes auraient pu prendre part à un débat sur France Info à propos de la continuité pédagogique à distance. Mais personne ne songerait à inviter une joyeuse bande de courgettes Bio. Non, non, non. J'imagine sans mal ce qu'elles auraient trouvé malin-intelligent de dire, histoire d'apporter leurs petites graines à l'eau du grand moulin médiatique. Tout d'abord : que l'école à la maison, ça n'existait pas. Et puis que si ça avait au moins permis de remettre un petit coup de projecteur à la sauvette sur « l'accroissement des inégalités scolaires dans les territoires », c'était déjà pas si mal. Il n'aurait pas fallu non plus trop les pousser pour qu'elles finissent leur intervention en ajoutant un truc comme : et dites, à quand un reportage – oui mais un vrai, hein - sur les profs qui passent leur temps à appeler les élèves privés d'ordinateurs, de tablettes, de motivation, de tout, à organiser des visioconférences via Skype ou Doodle avec leurs collègues ? Et à quand des élèves en grandes difficultés, voire en insécurité linguistique, sur l'antenne de ces radios où tous les gamins entendus jusque là parlent comme les petits filles, sages mais pas trop, d'un roman jeunesse de L'école des Loisirs ?
J'ai plutôt bien réussi mon plat. La cuisson du Cabillaud était presque parfaite et en regardant mon amoureuse par-dessus les brûleurs de la gazinière électrique, j'ai bien vu que malgré tous mes efforts de douceur et de gentillesse, elle n'avait pas la tête aux mots d'amour. Ces choses-là arrivent. Comme ça arrive, confinement ou déconfinement, des jeudis soirs avec des sourires figés sur juste des dents. Des jeudis soirs qui s'auréolent d'une étrangeté presque métaphysique.
Des millions de téléphones portables dorment tout seul dans des tiroirs que plus personne ne songe à rouvrir. La glace, c'est connu, a des vertus thérapeutiques sur le corps humain. Après la patinoire de Madrid, c'est au tour des chambres froides de Rungis d'être transformées en morgue...