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Confiné(e)s
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Des jeux à risques

 Des jeux à risques
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Confinement. Jour 16.

6 h. Alors que s'éloignent les raffinements baroques du premier café, jusqu'ici ce matin a l'air tout à fait " normal." Mais oui, ce matin encore jeune n'est toujours pas en train de courir. Pas plus qu'il n'est lié, de près ou de loin, à des faits de violence stakhanovistes dans la jungle pacifiée de quelque openspace ou, pour ce qui me concerne plus directement, la salle informatique ou la BCD d'une école élémentaire  - résumé des chapitres précédents : avant le début de cette fin du monde miniature, j'étais animateur en milieu périscolaire. La lucidité étant au coeur de ma vie, je n'ai aucun mal à reconnaître que mes interventions ne déclenchaient pas... ahem... un enthousiasme béat - et pas une seule seconde ce matin encore jeune ne songe à déplorer son chomage partiel ou tout court - je continue de penser que l'ironie envers soi-même est l'aspect décisif de l'humour. Nous sommes le 1er avril et j'entends bien me poursuivre de la cuisine au coin salon- bureau-chambre à coucher avec un poisson astucieusement camouflé dans les plis laineux de mes gants La Redoute. Je n'oublie pas que, tout bientôt, le Président l'a dit et répété hier encore, les usines de France tourneront à plein régime, de sorte que, toutes et tous, nous pourrions sous peu envisager l'amour à la plage habillés en latex de pied en cap - oui,  et pas une seule seconde, ce matin ne songe à déplorer la perte de cette infime vibration qui existait avant tout ça, quand au réveil, telle jeune fille, par exemple, s'emparait de son séche-cheveux d'une main ferme et prête à abattre ses cartes d'une autre façon puisqu'aujourd'hui serait décidement un autre jour, quand tel garçon déjà sur l'âge, perdu dans le souvenir vague d'une ex-femme changeant, un beau matin d'avril justement, tous les patins des chaises, retirait un à un les poils de la lame de son rasoir jetable, puisque faute d'avoir atteint tous ses objectifs professionnels, il lui faudrait encore faire avec...jusqu'aux prochaines grosses courses.  

9 h.  " Avec le confinement, pour une fois, tout le monde est logé, si j'ose dire, à la même enseigne..." Cette phrase, je l'entends sur l'antenne de FranceInfo et on la doit à un écrivain celèbre qui n'a plus quitté son domicile depuis une quinzaine de jours, juge-t-il utile de préciser. Bien sûr, sa voix s'étrangle sous l'effet de l'émotion, car l'heure que nous vivons est grave. Bien sûr, il invite tout un chacun à profiter de cette période inédite pour " lire, regarder des séries, réfléchir à sa propre place dans le monde et à ce que pourait être, justement, ce monde... après. Bien sûr, puisqu'il est écrivain, comme certaines et certains sont écrivains, on devine à quel point il a hâte, déjà, d'écrire son petit truc qui témoignerait de la prodigieuse et/ou douloureuse mutation de ce monde qu'il habite, donc, comme tout le monde...chez lui.

Un journaliste lui pose une ou deux questions et à une ou deux reprises, alors, il lui répond. Mon dieu que c'est chouette cette façon, polie et très mondaine, de passer le temps. Je le suppose impatient de reprendre l'écriture du grand roman avec, bien entendu, cette affaire de confinement pour décor d'ensemble, son dernier grand projet qu'il a sûrement dû pitcher à son éditeur...ahem...il y a environ une quinzaine de jours...depuis qu'il ne quitte plus son domicile. Vous voulez parier ?  Allez, il ne doit pas être le seul dans ce cas. Plus qu'à nous dire que le meilleur ou le pire nous attendent lorsque les librairies rouvriront, un jour, leurs portes. Mais quand même. Dans la vie, confinement ou pas, il y a des jeux autrement plus sérieux. Il y a aussi des jeux dangereux. Des jeux à risques. Et quels sont les risques encourus par les écrivains, à part celui, peut-être, de perdre le fil d'une émotion, pour celles et ceux qui s'en sortent, à part, sans doute, et là je parle de celles et de ceux qui aimeraient tant, par endroit, en sortir, celui qui consiste à faire le plein de rancoeurs devant un frigo vide ? 

11 h. Je m'apprête à sortir, l'attestation dûment soussignée, dans un coin en guise d'entête la date et l'heure. Aujourd'hui comme avant, écrire un texte, quelqu'il soit, obéit à des règles strictes. Ce qui a vraiment changé, c'est qu'avant on pouvait au moins choisir de les transgresser. En ces temps de cauchemar pandémique, même pas en rêve. Aucun risque de perdre une partie de soi, tant qu'on se borne à recopier, à la virgule près, l'acte type disponible en ligne. En cirant mes bottines - ce n'est pas parce que le virus court les rues, nous astreint désormais à cette existence de termites, que mon dandysme de proximité lui cèdera un pouce de terrain. J'ai la faiblesse de croire que les intonations de nos vêtements doivent rendre, au jour le jour, les cris de joie ou les protestations de notre nature profonde. " S'habiller est un mode de vie " répètait Yves Saint-Laurent et cette phrase suffit largement à contredire toutes les versions officielles de la haute couture. Traduire sa façon d'être en vêtements, qu'ils soient étonnants, tape à l'oeil, austères, décontractés ou faussement passe-partout, peu importe, je crois sincèrement que tout le monde tente d'habiller son paysage quotidien. Il ne s'agit pas de suivre d'un regard envieux, fasciné ou juste indifférent, les saisons de la mode. Ce genre de course-poursuite, ça ne peut se voir qu'au cinéma et personne, dans le fond, n'y a jamais vraiment participé. La mode, ça n'existe pas. Ou alors dans le confinement instauré par l'intelligentsia urbaine du moment. Bref. Jeans brut, chemise vert clair, manteau bleu marine et bottines noires, donc, ce jour. Ah oui... des chaussettes noires mi hautes, bord maille piquée  - oui en cirant mes bottines, soudain j'entends la voix de ma grand-mère, la première à m'avoir, sans le savoir, mis sur la piste de toute cette affaire de dandysme de proximité - qu'on pourrait aussi bien traduire par : ma fascination des gens et de leur sens, a priori inapparent, des apparences qu'ils se donnent, surtout quand tout indique que c'est l'inverse qu'ils visent - oui, j'entends encore ma grand-mère m'expliquer pourquoi-comment, si un jour je venais à manquer de cirage -  " Bah oui, pas vrai, dans la vie, on est jamais à l'abri d'un revers de fortune... ou d'une nouvelle guerre avec le rationnement et tout " -  "une noisette de beure sur un chiffon et le tour est joué. Adieu panier, mon pauvre !" 

11 h 15. Derrière moi, dans la file qui serpente comme un avant-poste de la solitude le long des plexi caisses du Carrefour Market, encore ce vieux, ce voisin que je ne vois d'ailleurs - tiens, tiens, tiens, maintenant que j'y songe - jamais applaudir sur son balcon, comme tout le monde, à 20 h tapantes. Sans doute a-t-il d'autres chats que le chat Giscard à fouetter. Peut-être qu'à cette heure-là, lui, qui pourtant n'hésite pas à quitter son domicile depuis une quinzaine de jours, oui, peut-être préfère-t-il se confiner dans un projet de roman en cours. Ou devant un frigo à moitié vide. Parce que le simple fait de vivre, confinement ou pas, est un jeu autrement plus sérieux. Un jeu qui comporte de nombreux risques. Un genre littéraire en soi qui en vaut bien un autre...

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S
Au café, la flore du moment attestait de l'absence de bruits, bien que l'odeur semblait toujours là. Encore un matin sans chemin à écouter dans le vent la raison et le son d'une vie normale. Au balcon de la vie, le rythme se jaugeait à la vitesse du ralenti qui ne donnait guère de signe d'avance accélérée sur image pour arriver au cours normal des choses. Si l'essai n'était pas transformé, des risques seront à prendre pour revenir au score. Frigo à moitié vide ou à moitié plein, cette pandémie était encore bien piquée dans le tissu mondial, détournant toujours pour l'instant tout effet de mode...
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