journal
16 Avril 2020
Confinement. Jour 30.
10 h 33. Ce matin, j'ai écrit un poème en courant. J'ai repensé à ce que Charles Juliet me confiait- il l'a souvent dit, tout ça...rien de très neuf pour qui connaît l'auteur et son oeuvre...-, sur son raport à la marche et comment il se faisait, parfois, que les mots lui soient " donnés "... alors que ses pas l'entrainaient dans les rues de Lyon ou dans sa campagne, près de Bourg-en-Bresse. Ou encore sous les bourrasques d'Auckland...
Je ne te l'ai
jamais dit...
mais j'ai quelques
convictions profondes
Une ou deux
pas plus
Par exemple je pense
depuis mes seize
ans
que dans le domaine
des sentiments
pour peu qu'ils soient
forts
des émotions
celles qui font
le visage lumineux
de cette lumière
particulière
tu sais comme quand
on regarde
les arcs en ciel
oui je pense que
dans ce
domaine-là
parfois
il arrive
que ce qu'on cherche
à expliquer
se dérobe aussitôt
à nos yeux...
Je ne te l'ai
jamais dit
ou pas encore :
sitôt que nos regards
se sont croisés
j'ai su...
Tes yeux étaient
deux papillons
qui battent
des ailes
et je me suis mis
à exister
pour de vrai...
Ton visage a fait
souffler
un vent neuf
sur le mien...
Tes si jolies dents
aux motifs
géographiques
j'ai envie
qu'elles s’incrustent
sous ma peau
comme on traverse l'été
Je ne te l'ai
jamais dit
mais tout
ce que tu es
parvient
à suspendre
le meilleur de la vie
au-dessus de chaque
aube
Je ne te l'ai
jamais dit
mais quand tes mains
essuient
mon corps nu
je sais que je m'apprête
encore à vivre
un matin
sans blessure...
12 h 47. Devant un square désert, forcément, une vieille dame hurle à la mort. " Tous les enfants sont portés disparus! " Elle crie comme une perdue. M'explique, alors que je m'approche d'elle, son incompréhension. " J'ai prévenu la police. Dix fois. Vingt fois par jour, je les appelle. Et ils ne font rien. Si les enfants ne vivent plus dans les parcs quand il fait beau... alors où sont-ils? Je suis certaine que " les autres là " en ont profité avec leur confinement. Qu'ils en ont profité pour les rayer de la carte. Ces gens, vous savez, jeune homme...ces gens crachent sur l'avenir. Ils n'en veulent pas...ça leur fait peur, jeune homme "
13 h 04. Je ne suis plus un jeune homme. J'ai 49 ans. Mon fils a eu 18 ans et c'était dimanche dernier. Il a soufflé ses bougies avec sa maman et sa soeur. On s'était " eu au téléphone" et ça c'est pratiquement tous les jours. En pleine nuit, toujours dimanche dernier, je me suis levé en sursaut et je me suis saisi de mon stylo comme d'un épouvantail. Ni mieux, ni pire que la vieille folle du square, moi non plus, je n'étais pas là...