journal
6 Avril 2020
Confinement. Jour 21.
Sommes-nous des souris ou des hommes ? Avec le chat Giscard, on en vient, ces temps-ci, à se poser des tas de questions idiotes. Dehors, la pluie détrempe les perspectives. Depuis que toute cette affaire de fin du monde a commencé, depuis que nous faisons, toutes et tous, corps avec nos cuisines, jusqu'à devenir l'histoire même de nos cuisines, leurs vies, leurs folies quotidiennes, leurs morts lentes dans la lucidité du graillon et, aussi parfois, des solitudes surgelées hors de tout soupçon, depuis trois semaines - sommes-nous en semaine paire ou impaire ? - on dirait même que la pluie et le beau temps immitent désormais le capitalisme. Mais après tout, comme me le miaule Giscard, entre deux mouvements oniriques et paysans qui se perdent après l'envol béat d'un merle, oui, après tout : " il y a une part d'optimisme dans chaque question. Tu devrais relire ce vieil entretien accordé, il me semble à l'aube des années 80, par Italo Calvino, dont cette phrase est d'ailleurs extraite. " Les chats, qui donc ont sept vies, auraient-ils en plus de la mémoire pour quinze ?
7 h 04. Sans doute faudrait-il toujours privilégier la question par rapport à la réponse, me textote un autre vieux comparse. Lui, il a passé la moitié de sa vie à filer la métaphore dans la chronique sportive. Il écrit un peu de poésie mais uniquement quand il se sent malade. " Ce truc n'est pas sérieux. La poésie, c'est juste un jeu. " Je pèse le pour et le contre de son sms. Et puis je me fais un café. Et puis un autre... Et puis... Italo Calvino... Et puis... décidément, cette histoire d'écrivains -à force, leurs existences ne croupissent-elles pas toujours un peu trop près d'une litière qui pue la mort -, oui, cette histoire d'écrivains et de chats - ces adorables mais mesquines petites bêtes seraient de parfaits réconforts et, quelquefois même, leurs supplétifs absolus -, décidement, cette histoire, ça suit son cours...
8 h. Le jogging alors, voilà aussi une autre petite affaire qui suit mollement son cours. Les rues sont vides. Seules deux-trois personnes croisées, le temps des kilomètres règlementaires parcourus au rythme de toutes ces odeurs de pisse de clodos et de boulangerie et au moins, grâce à elles, nos yeux parviennent encore à relire, ça et là, quelque ancienne légence de la ville à peine... oh à peine transformée....
9 h. Du désert des rues au livre, en principe il n'y a qu'un pas. Enfin, avec Giscard, qui entre-temps a pris ses aises sur le canapé, nos façons se font plus creuses tandis que les doutes s'accroissent. Par exemple, devant le spectacle de ces deux piegons qui surjouent la crise du couple dans un film de Cassavettes. Il est 9 h 09 et oui, par exemple, on doute fort que ces deux-là se marient un jour et tournent sept films ensemble.
10 h. Pourquoi ça m'a pris comme ça de lire à Giscard la suite du vrai-faux rêve, celui retranscris précédemment - était-ce bien dimanche ?- dans ce journal et dont le titre provisoire " Westerns miniatures " peine à s'épanouir, même entre guillemets ? Un besoin de réassurance ? Peut-être. Son commentaire de texte, cinglant, n'a pas tardé . " Les écrivains comme toi devraient tous être interdits de séjour dans leur propre salon... "