journal
19 Avril 2020
Confinement. Jour 31.
9 h. Mes joggings, dis-je avec une voix bizarre en regardant le chat Giscard, ressemblent, matin après matin, soir après soir, à une pauvre anthologie du poème court japonais. Et oui, ma sueur accompagne ces pauvres jambes comme une neige. A la recherche de la cadence perdue, je ne fais rien d'autre à part rassembler mes os tandis que les trottoirs compatissent. Parfois, j'aimerais tomber dans les bras d'une étoile filante, un peu menteuse, un peu sosie de cette championne de 200 m dont j'oublie toujours le nom tellement elle cassait la ligne mieux qu'un renard. A courir n'importe comment après les ombres de n'importe quoi, le seul petit luxe auquel on finit par avoir droit, je vais vous dire, c'est, comme ça entre deux foulées à peu près acceptables, retrouver la trace du vieux courant où on avait nagé.
10 h. Le superflu, il chantait...J'ai 49 ans. Il faut que j'écrive un poème. N'importe comment. Oui c'est ça. N'importe quoi... Un poème, enfin, des mots... Un poème en forme de dernier verre pour la route. Un verre bien chambré avant d'aller finir de suer dans le vestiaire des morts. Oui... C'est ça
Le sens de la tragédie ordinaire
tu disais
ça s’acquiert toujours
sur le tard
D’ici là tu disais
les eaux usées du chagrin
auront fini de couler sous les ponts
où les promeneurs se sont
depuis longtemps
lassés
de tout ce romantisme
public...
Confinement. Jour 31.
12 h. Voilà, j'ai écrit un poème. C'était donc un poème faisant référence à l'âge qui rampe aplati comme une chienne dans un jardin vide, oui un jardin jeté hors du monde et de ses chemins habituels. Un poème qui aimerait tant renverser le ciel. Oui mais voilà... il s'adresse avec beaucoup trop de complaisance à cette peau dont on ne change pas aussi facilement et ne devrait surtout pas être lu par des personnes en dessous de la trentaine. Surtout pas.
14 h 08. Et je me souviens, alors que je tentais de faire ma vie dans la chronique musicale - on avait vingt ans. On pensait qu'on allait pouvoir passer notre vie à écrire sur la musique des autres...tous ces autres...que cette petite affaire durerait toujours. Oui mais...vingt ans, à cette époque, c'était déjà arriver trop tard. Beaucoup trop tard. Toujours trop tard. Après les batailles. Celles qui comptent, oeil pour oeil, épingle à nourrice et sang pour sang. Après les dernières étincelles qui font sortir les hommes de l'ombre... - oui je me souviens de ce vieux briscard de la critique... La pop Music, anglo-saxonne pour l'essentiel, bien sûr j'en avais plein la bouche et, puisque j'étais si peu bilingue et que le langage à l'accent tonique est un malentendu, plein les oreilles. Bien sûr...Mais lui, une fois, comme je venais déposer ma disquette, en retard... " C'est de la presse, mec, pas de l'édition..." Et donc lui, il écoutait ça. Et je me souviens de ma question. On a de ces questions à vingt ans. "Hey... Mais c'est vachement...C'est quoi ? C'est qui ? " Et lui alors : " Christophe. Et ouais... mec... Je sais, je sais... " Et ouais... je me souviens...