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Confiné(e)s
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Une tristesse monastique tombait des murailles

Une tristesse monastique tombait des murailles
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Confinement. Jour 11.

 8 h 42. Les premières images de ce matin s'installent dans un monde violé, un ordre des choses complètement transgressé et les rares personnes que je croise semblent, enfin, avoir accepté leur sort de bonne grâce. Le temps d'écrire ça, de placer " enfin" là où, finalement, j'ai choisi de le placer, je repense à cette formule paternelle : " c'est comme ça et pas autrement... "

Mon père, cette chanson de Johnny Cash à lui tout seul, qui, un jour, qu'il nous rapportait deux ou trois pommes pour le goûter - des reinettes du Canada ou bien...mais oui, c'était des reinettes du Canada, ces pommes à l'aspect rustique...des pommes à la peau grise contre laquelle ma petite sœur aimait se frotter les joues et je crois que ce simple geste l'aidait à se rendormir. Nous habitions, à l'époque, un minuscule deux-pièces au 45 rue des trois frères et le chahut plein de curiosité que nous faisons sans discontinuer, mon frère et moi, ne l'empêchait pas encore de faire la sieste. Papa avait fini par se faire à l'idée de devoir remettre sa vocation de paysan à plus tard et il conduisait des triporteurs postaux, quand il ne battait pas le pavé de toutes les rues du XX em arrondissement de Paris, une ville qu'il connaissait comme sa poche depuis qu'il y faisait le facteur. Maman, elle, traçait son chemin dans les couloirs du petit palais des télécommunications. J'ai toujours vu mon père debout à 4 h pétantes. Je me souviens encore de l'air d'extrême lassitude, quand bien des années plus tard, ma mère rentrerait du restaurant du ministère des PTT,  en général vers minuit mais très souvent autour de 1 h, dont elle avait hérité de la cogestion. J'entends toujours certains imbéciles, au village, les traiter de feignants ou de fonctionnaires, ce qui dans leur bouche sifflante comme une mauvaise herbe, revenait un peu au même et je me dis que la " brave " porte-parole du gouvernement, laquelle voudrait tellement nous convaincre que ce gouvernement fait tant de sacrifices pour son peuple qu'il serait temps que ces nouveaux feignants de profs lui témoignent un peu de reconnaissance, oui, je me dis que cette "brave" jeune fille n'aurait pas dépareillé au milieu d'eux. Qu'il est drôle, dans le fond, ce spectacle permanent offert par ce jeune capitalisme, encore plus inculte que son devancier et si fier de l'être. Que c'est amusant lorsqu'il dégaine son mépris sous le nez de tout être qui ne cocherait pas toutes ses cases de rentabilité, ivre de sa toute puissance nouvelle et même pas innocent aux poches pleines pour deux sous. Que c'est amusant quand il renoue avec cette vieille manie de faire cracher les tout juste moyens et les quasiment sans classe, puisque, longtemps qu'il s'est débarrassé des tabous du calcul mental, il sait bien, allez, qu'une gouttelette de salive fois des millions, quand même, ça en fait du liquide pour faire tourner tous les rouages de sa mécanique rutilante, acquise en plus - l'astuce est connue et alors ?! - pour pas un rond... Oui, c'était bien des reinettes du Canada que Papa nous rapportait, une fois par semaine, du moins uniquement " quand c'était la saison ", pour le goûter. Et c'était ces pommes que maman épluchait. Du moins uniquement quand elle était là...  - oui , donc, mon père, cet ancien facteur parisien redevenu, sur le tard beaucoup plus tard, un paysan qui se foutrait bien d'être enfin l'incarnation de lui-même et qui, un jour, qu'il nous rapportait deux ou trois de ces pommes qu'on a dites, voilà, ces deux ou trois pommes pour le goûter, à nous trois déçus que ce ne fussent pas plutôt des "chocolatines", par exemple, avait lancé dans un de ces clins d'œil à l'accent tonique : " c'est comme ça et pas autrement..."

15 h 05. Tandis que je m'ouvrais - l'esprit tranquille oui mais le crâne vissé tout de travers à cause ... sans doute le premier barbecue-terrasse de l'année improvisé avec mon amoureuse, sur le pouce et sur son balcon, a-t-il laissé des traces bien plus profondes. Sans doute nous sommes-nous endormis tout habillés aux environs gorgés de... ténèbres - comme ont coutume de lancer les sportifs d'aujourd'hui aux reporters pourtant vieux de la vieille, hier soir,  alors " on s'est dit les choses "... l'alcool et les circonstances sans doute accroissant encore plus nos conditions d'épaves submergées par des vagues d'amour, mais d'épaves quand même, hier soir, il semblerait que nous nous soyons dits ces choses que, l'un comme l'autre, n'avions pas forcément envie d'entendre. Et après ? Quand on s'aime, en vrai, on trouve toujours moyen de se raccrocher après coup - l'amour c'est juste cet égoïste qui cesse brusquement de s'occuper des autres - se raccrocher à un bouquet de fleurs, au freudisme et à toute autre théorie culinaire. Les aiguillettes de poulet sauce crémeuse servies, après une heure de cuisson à feu très doux, servies comme ça avec une tombée de cèpes en bocaux, croyez-nous sur parole, ça marche assez bien - sans doute nous sommes-nous donc endormis tout habillés aux environs de 4 h du matin et ainsi donc nos yeux vêtus de noir dans nos bleus à l'âme, au réveil n'avaient aucun incident de personne à déplorer. Quand on s'aime, en vrai, même si la veille quelque orage menaçait, demain est toujours cet autre jour qui vous permet de vérifier que, non, décidément il ne pleut jamais vraiment en amour - tandis que je m'ouvrais un vieux pot de confiture de figues, j'ai repensé à l'incipit d'Avec le feu, ce roman de Victor Barrucand dont j'avais appris, au temps de la jeunesse,  des phrases par cœur.

Je pourrais vous parler des heures entières de Barrucand. Vous dire comment il est né en 1894, sans doute d'un accouchement de barbaque compliqué,  oui mais je n'y étais pas - pas plus à Poitiers, sa ville de naissance que sur cette terre que j'habite seulement depuis 1970 - et comment il est mort, en Algérie dont lui, à l'inverse de beaucoup d'autres, avait compris presque instantanément l'âme si fascinante. Je pourrais faire ça mais je préfère et de loin glisser ici, d'abord l'incipit d'Avec le feu. "Le 5 janvier, 1894, les couloirs de Paris étaient mal fréquentés. " Et puis, cette phrase piochée un peu après et figurant toujours sur la première page : " Une tristesse monastique tombait des murailles de pierre blanche lourdes et froides comme l'idée de justice. "

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