journal
30 Mars 2020
Confinement. Jour 14.
Tout recommence alors que je reçois des nouvelles d'un vieux comparse. Il s'est retrouvé, comme tant d'autres, pris au piège du confinement, figé au milieu d'une phrase assez bien partie pourtant pour imposer la réduction définitive de toute équivoque. " Bon et bien, je rentre à Lyon, en espérant que je puisse choper un train. Je reviendrai récupérer Clémence dans deux semaines si...Sinon, tu sais, je suis avec quelqu'un en ce moment. " Nous étions mardi, il y a donc deux semaines de ça, et comme vous l'avez compris, mon ami est resté bloqué, sans train retour. Mais il s'est produit cette chose plutôt inattendue, quand on sait comme je le sais la marée de ressentiments mutuels qui a fini par emporter leur couple, son ex contre toute attente a proposé de l'héberger, le temps que la SNCF lui permette de rentrer chez lui, ce qui, bien sûr, n'est jamais arrivé. Le désirait-il vraiment ?
Depuis, il m'explique de quelle façon il vit, dans le cabanon de jardin aménagé en atelier - Mathilde, il est temps de la présenter rapidement, enseigne les arts plastiques et parfois elle peint des natures mortes sur bois -, oui, il m'explique comment il vit la nouvelle forme d'une espèce de retour de flamme - inespéré mais provisoire, prend-il la peine de me préciser - puisqu'il arrive, un soir sur deux, que son ex le retrouve, tard au milieu de la nuit quand leur fille est censée dormir comme un plomb. " Tu vois, ces moments-là alors que...Ce sont des moments si beaux, si tendres...mais bien sûr éphémères...Ils ne durent que le temps de s'autodétruire avec les premiers chants des oiseaux, vers quatre heure et demie du matin...La petite ne doit pas se douter que...C'est comme l'onde d'un moment musical...Avant, rien... Après, le silence à nouveau..."
Tout recommence alors que la fille que j'aime réveille son petit dont les baillements aimeraient tant retarder l'heure de repartir chez son père, ce qui est encore une manière de lui redire sans le lui dire à quel point de non-retour il aime sa maman. Et puis, elle pioche cette formule dans une méche de ses cheveux : " Coeur, c'est pas parce que tu traînes que le temps s'arrête "Et puis et puis... le temps d'un petit déj' à la sauvette, dèjà il retrouve le sourire : son papa, il l'aime aussi et la joie de le revoir s'élève bientôt sur son front comme un gratte-ciel, même si rien n'est simple. Le stress du confinement, ce lundi, à l'image de tous les lundis, qui n'est qu'une transition quand une histoire doit cèder sa place à une autre mise entre parenthèses. Et puis et puis et puis... l'âge du poisson qui se termine provisoirement, celle du verseau qui recommence et inversement.
Je repense à mes enfants. A ma fille et à l'intuition de ses regards. A mon fils qui doit avoir complété son dossier Parcoursup, malgré toutes les embûches tapies sous ces mails contradictoires reçus entre deux beugs informatiques. Le vent souffle pareil qu'hier. On dirait qu'il cherche à pénétrer les choses. Je regarde le chat Giscard tandis qu'on s'écoute FranceInfo - parce qu'ici, comme vous ne l'ignorez plus, on s'informe sur le triste état du monde, infecté ou pas, pendant que le café coule des jours paisibles - et un tiers au moins de ses ronrons refusent toujours les prises de position politiques. J'aimerais bien écrire un truc qui parviendrait à vous expliquer les raisons soudaines qui m'ont poussées à tenir ce journal.
C'est vrai ça : quelle raison d'être à ce journal ? L'entretien avec soi-même ? Une manière de clarification intérieure alors que partout autour de moi, chaque jour, tout recommence... à changer...