journal
18 Mars 2020
Confinement. Jour 2.
Dirais-tu maintenant que tu t'amuses ? Oui, à présent que tu as rédigé ton attestation, soussignée sur l'honneur et que tu t'apprêtes à prendre ta place dans le trafic polonais, très fin de siècle dernier, dans la queue devant ta supérette d'arrondissement, où tes semblables sont contraints et forcés de retisser un peu de lien social en pointillés, dirais-tu que tu t'amuses ?
Je n'ai pas toujours été ce que je suis. Par exemple, il y a encore quelques jours, avant que le président ne déclare cette drôle de guerre - ces choses arrivent toujours comme ça : un tout petit clic, le prompteur se lance et déjà le discours défile sur l'écran -, donc, par exemple, il y a encore quelques jours, mardi dernier si vous tenez absolument à ce que je mette un peu de précision dans ce journal du confinement où les distances et le temps finissent déjà par ne plus avoir de frontières nettes, donc par exemple, mardi dernier, j'étais encore un garçon qui passait le plus clair de ses séances d'atelier d'écriture - j'anime des ateliers d'écriture durant le temps périscolaire où l'ennui est très souvent le frère jumeau de la mort. Résumons le chapitre précédent : les gamins de l'école élémentaire où je travaille, au mieux s'essuient les pieds sur mes dernières velléités d'écrivain-cormoran aux ailes toutes poissées de mazout. Au pire me parlent comme à un vulgaire valet de comédie joué par un comédien amateur qui ne fait plus rire personne. Et depuis que je fais semblant d'y travailler ou d'y croire ou les deux, mais hélas jamais en même temps, elles ont bonne mine toutes mes théories empruntées à d'autres, ces croyances un peu naïves et sottes visant à casser le rapport d'autorité et patata, et même, tant qu'on y était, à mettre les élèves en position de "sachants" et patati -, donc, mardi dernier par exemple, j'étais encore ce garçon qui passait le plus clair de ses séances d'atelier d'écriture à fomenter des tas de recettes, étonnantes et dansables, afin de donner, le soir venu, une réplique convenable à mon amoureuse.
Elle, je vais vous dire, elle fait la cuisine avec ses mains qui auraient pu être celles d'une musicienne - une musicienne de jazz. Oui -, des mains qui improvisent et chaque plat qu'elle mitonne en mid tempo parvient à concilier ce qu'elle désire et ce que j'attends d'elle. Ses mains à elles, je vais vous dire une fois pour toutes, remuent comme des vagues au-dessus des casseroles et des poêles et des planches à découper, en indiquant au monde la direction d'un geste unique. Le seul geste qui vaille : un geste mauve. Ses mains à elle boivent mes regards comme une marée. Et il n'y a rien de plus terrible, et de plus beau, que la mer pour dompter les caprices et les névroses d'un homme.
Oui, voilà, non parce que cuisiner pour l'autre qu'on aime d'un amour tendre et passionnel, revient un peu quand même à faire l'amour sur un plan de travail. Et ça c'est chouette. Et ça nous avons encore le droit. Or donc, mardi dernier, pendant que les élèves de l'école élémentaire où je fais semblant de travailler ou d'y croire ou les deux, mais jamais hélas en même temps, écrivaient leurs conneries rituelles et pipi-caca, je dressais soigneusement la liste des ingrédients qui allaient, le soir venu, me permettre d'élaborer ma nouvelle recette de pâtes aux crevette.
Dirais-tu maintenant que tu t'amuses, par exemple autant que mardi dernier, à l'heure de rédiger ton attestation soussignée sur l'honneur et que tu t'apprêtes à prendre ta place parmi tous ces pointillés mélancoliques dans la queue devant la supérette ou qui sait...déjà au moins de quoi donner la réplique, aussi laconique soit-elle, à celle qu'on aime et bien sûr que même en temps de guerre, puisque nous sommes en guerre, le président l'a dit et répété derrière son prompteur, et bien sûr que même en temps de guerre, si on cherche, bien sûr qu'on peut toujours trouver des réponses plausibles pour continuer de s'aimer dans le confinement délicieux d'une cuisine...