journal
24 Mars 2020
Confinement. Jour 8.
Trois fois. Entre midi et une heure, hier, lundi 23 mars 2020, je suis donc sorti trois fois. Pas longtemps. D'abord, le temps d'oublier le sucre en morceaux. Ensuite les fruits - bananes, raisin sans pépin, oranges - et quelques légumes à peu près de saison. Pas de quoi non plus calquer nos repas sur la fameuse règle des " cinq par jour", non, juste une piqûre de rappel du printemps. Malgré ces trois allers retours - au début ce maudit ascenseur qui n'en finissait plus de ne pas vouloir descendre, bientôt les quatre étages dévalés quatre à quatre - j'ai encore trouvé le moyen de ne pas pousser jusqu'à la boulangerie, alors qu'en temps "normal" et même depuis ces huit derniers jours vécus, comme on le sait tous, dans une atmosphère de vide si particulière, oui, j'aime quand mes regards s'élargissent à l'approche de cet angle de rue, sans doute parce qu'il s'inscrit complètement, mieux qu'une rupture de ton au sein de ce quartier que j'apprivoise avec lenteur, dans la distance mélancolique qui fait office de poste frontière entre ces deux zones où je ne cesse d'aller et venir: le Sud de mon enfance et Paris, cette ville si fascinante pour cette façon unique qu'elle a d'organiser le plus puissant réseau de résistance aux tentations d'immobilité, tapies en chacun de nous sitôt que nos débuts dans la vie ne sont plus que des souvenirs oubliés. Oui, j'ai beau m'être souvent dit que je savais lire Paris jusque dans ses moindres recoins, que j'avais débusqué sa piste dans l'euphorie des confins d'une impasse alors inconnue, j'ai eu beau essayer de me faire passer pour une espèce, forcément disparue, d'épave nerveuse, et pour dire les choses plus simplement, de piéton jouissant de certains privilèges - le genre de douceur qui plaît aux médiocres de mon genre - , n'empêche, cette ville a toujours su me prendre au dépourvu.
Je marche tout droit vers mes cinquante ans et c'est un âge, je manque certes d'originalité, où tout vous fait sentir d'une manière confuse qu'on touche à la dernière saison. Et pourtant, Paris encore et toujours elle, ou peut-être une certaine idée de Paris, l'idée du moins qu'un type comme moi peut encore s'en faire, dès lors que les événements, pas tellement remarquables - résumé des chapitres précédents: jusqu'ici, je grenouillais en tant qu'animateur d'atelier d'écriture en école élémentaire et j'avais toutes les peines du monde à déchiffrer, mal, le pouls de cette belle jeunesse qui, elle, ne me comprenait que trop bien. Cette fois, il me semble que tout est dit. Bref. Un peu avant, j'avais été un papa poule - une mère au foyer en beaucoup plus poilue, voilà, si on veut - très tôt frappé du syndrome du père parfait. S'il avait vécu plus longtemps et surtout de nos jours, Winnicott aurait eu matière à écrire sur le sujet - un papa poule rognant sur son temps libre, en principe "fait pour écrire", oui parce que j'étais aussi, et pour ne rien arranger, j'étais aussi soit disant poète, un peu comme tout ce gentil monde pas fichu d'écrire des romans et qui donc donne librement dans le vers libre, oui un mauvais poète comme tout le monde rognant, à l'époque, sur son temps libre pour s'adonner à la course à pieds, parce que...parce que... il valait toujours mieux mettre un semblant de mouvement dans ma vie plutôt que de lui trouver du sens. Des années plus tôt, il y a fort fort longtemps, j'avais également roulé ma bosse rocinante dans la chronique musicale et c'était assez chouette, j'avoue, d'épuiser toutes ces magies pop modernes sans avoir la conscience d'une dialectique à construire absolument avec la Culture, le temps infini mais qui passe toujours trop vite, tout ça tout ça et contre ces murs on vient toujours se cogner la tête. Avec le recul, j'éprouve une vraie tendresse dès que je songe à ces années d'insouciance - et pourtant Paris, encore et toujours elle, ou sûrement l'idée qu'un type comme moi peut s'en faire instruit par les événements pas tellement remarquables de sa vie, oui Paris parvient toujours à mettre en crise les accès d'aigreur - l'aigreur est humaine, on l'a déjà dit et même écrit - qui parfois serrent la gorge des gens de mon âge. Sans doute parce que ces événements, pas forcément remarquables, de mon existence m'ont conduit peu à peu à considérer que les émotions et la ville ont la fragilité en commun. Sans doute.
Trois fois. Entre midi et une heure, hier, que nous étions donc le lundi 23 mars 2020, à cause de mon cerveau distrait par toutes ces vraies-fausses annonces de confinement resserré jusqu'à l'asphyxie et comment d'ailleurs faire autrement, nous en avons toutes et tous conscience...oui, à chacune de mes sorties et par trois fois donc, j'ai été comme frappé d'une amnésie temporaire. N'allez surtout pas croire que j'ai, moi aussi comme tant d'autres de mes semblables bercés par l'illusion de la "littérature " et ce pseudo romantisme du vide, n'allez surtout pas vous figurer que j'ai cette fâcheuse tendance - une fâcheuse tendance somme toute bourgeoise ou bohème ou les deux à la fois. Peu importe - une fâcheuse tendance à faire le malin avec cette pandémie. Oh non, alors. Comme tout le monde, j'ai peur. Peur de la mort. De la perte possible de mes proches. De... Je sais que la vie, de nos jours est vraiment devenue dangereuse, même pour les braves occidentaux pleins de larme à l'adresse du reste "du monde qui souffre." J'ai deux enfants que je risque de ne pas revoir de sitôt. Bien sûr, ils m'appellent. Bien entendu, je les appelle. Ma fille m'envoie parfois des photos-montage d'un goût douteux mais ça me fait rire et je suis rassuré, sans que je sois pour autant dans sa tête, de la savoir dans cet état d'esprit. Mon fils évoque ces récents coups de cœur cinéphiles. Mon fils continue, même quand le cœur n'y est vraisemblablement plus, de me reprocher mes phrases trop longues. Et toujours parce que ça me rassure, je suis heureux d'y voir ce lien indissociable liant un père à ses enfants.
Ils vivent là-bas - avec leur maman- là-bas où je n'ai plus trouvé le courage d'habiter, parce que je suis tombé amoureux. Je vis à présent avec la fille que j'aime, parce qu'à un moment dans ma vie, j'en ai eu assez d'habiter cet amour en cachette...parce que la langue pour décrire la mère de ses enfants contre laquelle on n'a, au passage, jamais nourri aucun grief, n'est tout simplement pas la même que celle qui sert à écrire à la fille qu'on aime. Voilà c'est tout. Et j'ai aussi peur pour elle. Mon amoureuse a un fils qu'elle aime comme une mère aime son fils et avec lequel elle vit une semaine sur deux. Au moment où j'écris ces lignes, elle aide son petit à se débrouiller avec toute cette histoire de cours en ligne. Ils font une dictée et ça se passe dans la cuisine, cette grande affaire, fragile dans un lieu intense, d'amour entre une mère et son fils. Eux-aussi ne font pas les malins avec cette saloperie de Coronavirus. Eux-aussi, tentent comme tout le monde, d'organiser une fiction de vie "normale" en période de confinement. Sur le mur en face du frigo, elle a écrit, de cette belle écriture avec laquelle elle rédige chacune de nos attestations de sortie, quelques règles qui doivent permettre à chacun de vivre " heureux confinés."
Trois fois. Entre midi et une heure, hier, lundi 23 mars 2020, je suis donc sorti trois fois. Pas longtemps mais quand même...trois fois dont au moins deux de trop. J'imagine que lorsque le rythme d'une ville change, une ville comme Paris mais ça vaut pour toutes les autres, le rythme de notre vie change aussi. Il m'arrive de penser, et c'est souvent, que lire ou écrire demeure la seule voie possible pour toutes celles et tous ceux qui sont reclus dans leur vie "anormale". Et après ? Aujourd'hui, tout ce que je sais, c'est qu'à part peut-être pour le pain, je resterai confiné.