journal
25 Mars 2020
Confinement. Jour 9.
3 h 30. Je traîne dans la cuisine en lisant un truc, pas très original, à propos de la littérature comme art du mensonge. Le froid est sur le balcon, je repousse de dix minutes la première cigarette. Un jeans enfilé à la sauvette, un café bu comme on transpire, je porte la patte du chat - celui de mon amoureuse. Prénom : Giscard et ça c'est parce qu'il est né dans le même bled que l'ancien président. A Chamalières -, je porte la patte du chat Giscard à ma joue et je lui explique que même dans l'insomnie, cette nuit noire de l'âme oui bon d'accord, maintenant nous ne sommes plus pressés. Qu'aussi bien on pourrait tous les deux se renverser sur le canapé, croiser les mains - les pattes sur nos genoux et, dans cette position, simplement nous endormir. La fille que j'aime pourrait, pour une fois, finir tranquillement sa nuit et, toujours pour une fois, le chat aurait légitimement le droit à un rab de croquettes, pour ne pas avoir attenté à son sommeil.
4 h 01. Avec le chat Giscard, jusqu'ici, on s'était pas mal tapoté le menton avant que la fatigue finisse par nous retrouver, lui, étendu sur la table, les quatre pattes en l'air, dans sa pose favorite dite "du chat qui rêve tel un funambule de la nuit et le trou du cul offert comme une boite de chocolat en forme de cœur ", et moi, à demi écroulé près de l'ordinateur, une tasse presque pleine posée dessus au bord de l'étourderie. Il était temps de nous reprendre, direction la salle de bain et "un vieux coup de flotte par la gueule ", aurait dit mon père - hier, mon fils au téléphone me parlait du dernier film de Desplechin qu'il avait très envie de revoir. Un polar avec le Nord en toile de fond. Apparemment moins discursif et plus à l'os que ses derniers trucs. Je ne sais plus comment la discussion a pu dévier de Desplechin à Terrence Malick, mais ses mots, des mots comme " dans la ligne verte, c'est fou ces plans où les soldats ressemblent à de vulgaires insectes perdus au milieu d'une nature immense et indifférente", ces mots m'ont fait songer à mon père. Lui, toute cette histoire de confinement, il " fait avec, parce que c'est comme ça et pas autrement. " Lui, il continue de cultiver ses terres, dans ce coin isolé et sauvage, perdu sur les premiers contreforts pyrénéens. Il continue de nourrir ses bêtes - vaches, veaux, poules, lapins - et sans courir le risque de croiser quiconque. Lui, là il où va, pas grand monde pour arriver encore à le suivre. Je me revois, gamin, la main en visière et comme ça, je le regarde qui s'éloigne sur son tracteur fumant comme un grand-père. Je me dis qu'un jour il sera mort et que mes enfants auront grandi. Et que ça fait quelques lunes qu'il a compris, compris que partout où le soleil se lève, c'est seulement la nature qu'il baigne de lumière. Les hommes n'ont qu'à continuer à gesticuler dedans comme de pathétiques insectes, le soleil s'en fout - mais oui, il était temps de se reprendre en main, direction la salle de bain, avant de repenser au sms de cet ami confiné en Corse auprès de sa maman, malade, qu'à voix basse j'ai donc tenu à lire au chat.
Cet ami travaille en tant que monteur. Le premier qui revient me bassiner avec le terme impropre d'intermittent du spectacle, je promets de l'envoyer valser séance tenante autour des anneaux de Saturne, le temps qu'il médite sur le simple fait, que d'une, personne n'est jamais artiste par intermittence et qu'enfin, que serait le dit spectacle sans toutes ces petites mains qui lui permettent d'exister et qui sont, dans la plupart des cas, prêtes à vivoter de presque trois fois rien pour ça ? Refermons la parenthèse. " Salut, Ben, j'espère que tu vas bien. Moi, ça va et puis, au moins, j'ai la vue. " Et voilà tout ce que mon ami me dit dans son message. Une leçon d'écriture. Que dire de plus dans les moments difficiles qu'il traverse, avec en permanence nichée dans un coin de votre tête, l'idée de la perte d'un être cher, proche ? Et comment et pourquoi en dire d'avantage ? Son message et l'image du joli front de mer qu'il me piècejointe, si vous voulez savoir, me ramènent presque malgré moi à de vieux souvenirs de lecture.
A cette vieille affaire de la bonté et de la méchanceté, ces deux notions opposées, si chères à Tchekhov, qui cohabitent à la va comme je te pousse en chacun de nous, articulent nos plus furieuses passions et insufflent ce peu de sens nécessaire jusque dans les veines creuses d'une image minuscule, les deux courants majeurs qui traversent l'existence à flots tumultueux. Oui, alors, la vie est une chienne, une lèpre qui vous ronge le visage d'angoisse quand on est tout près de perdre une mère, un ami. Mais cette méchanceté est une manifestation presque inconsciente de la nature tout court ou de la nature humaine, comme j'ai pu en avoir encore la preuve, ce tantôt par exemple, tandis que dans la file d'attente devant cette boulangerie dont je parlais hier, il s'est trouvé très peu de monde pour laisser sa place à telle ou telle vieille dame en équilibre précaire sur son déambulateur et puisque la peur, depuis dix jours, est aux commandes de l'équipage, les gens en viennent parfois à tout faire - tout oublier pour éviter d'avoir à passer trop de temps dehors. Si les gens se comportaient comme il faut, écrivait Orwell en 1939, le monde serait tel qu 'il doit être.
Oui, certes, il arrive que les gens dérogent plus souvent qu'à leur tour à cette fameuse " honnêteté des mœurs", ce sens moral inné des gens de peu - les gens simples comme vous et moi qui seraient tout sauf " ces gens qui ne sont rien", comme on a pu l'entendre de la bouche même de notre président mais c'était en temps de paix capitaliste, alors... - que l'écrivain britannique opposait, un peu rapidement parfois, aux principes jugés hors sol des élites intellectuelles "traditionnelles ", et pourtant, presque à la même seconde, l'humanité est capable de sacrifices inconcevables. Les personnels soignants - souvent je me figure, toutes celles et tous ceux qui, chaque soir, rentrent chez elles-chez eux, quand c'est encore possible, pâles et nerveux, tremblant de peur et des ruisseaux de larmes qui doivent inonder leurs joues striées d'épuisement à présent que plus personne ne les regarde et que les digues de la pudeur finissent par céder -, les personnels soignants, aujourd'hui comme hier, démunis du strict minimum, montent chaque jour au front, puisque le président l'a dit : nous sommes en guerre. Et oui, il serait "bon " qu'il en tire, pas forcément après coup, quand alors, une fois revenu de ses émotions grandiloquentes sur écran plat, il aura le temps de ne plus se souvenir de grand chose, l'époque est vendue à la vitesse, il serait "bon" qu'il en tire, dès à présent, toutes les conséquences. Oui, décidément, toujours cette affaire, aussi vieille que le monde, "la littérature " et le cours ordinaire des choses en somme, de bonté et de méchanceté.
5 h 00. Le chat qui s'était rendormi, rouvre les yeux. Mais il ne me regarde pas. Immobile, il scrute la fenêtre entrouverte où chaque morceau de verdure, chaque branche de la résidence se transforme en masques d'oiseaux. Ils font du bruit, ce matin, les piafs et à l'inverse du chat et de moi, on devine qu'ils se moquent bien de savoir s'il reste du poisson au frigo. On a l'impression d'assister à un défilé d'oiseaux et ce défilé c'est comme s'il était constitué de sound systems mobiles, de semi remorques dont la plateforme gigantesque serait jonchée d'enceintes diffusant un concert fortement électrique. C'est beau et j'ai envie de reparler littérature au chat. De lui dire, par exemple, que Nabokov devait sans doute estimer que le journal intime était un genre à boire ou à manger et comme la plupart de ces écrivains aimant poser en assassin des convenances - seuls les véritables moralistes sont capables de faire des choses pareilles - d'abord il regardait le monde auquel, ensuite, il donnait à lire des textes meurtriers. Apprendre à lire c'est apprendre à regarder. Regarder, c'est lire et si possible avec bonté. La bonté au sens où Tchekhov, donc, et plus tard Carver, bien sûr, l'entendaient. Envie de lui dire : tu sais Giscard, Nabokov était un grand admirateur de Lewis Caroll, l'auteur d'Alice au pays des merveilles. Il a d'ailleurs traduit les aventures d'Alice en russe.
5 h 10. Je me fais un autre café. Une dernière fois, je souris à Giscard. Je me souviens de ce passage, dans le livre de Caroll, ce passage dans lequel un chat, justement - sans cesse on nous rebat les oreilles avec le lapin d'Alice, mais le sourire de ce chat-là...- répond aux questions d'Alice par des paradoxes. Parce que les chats savent bien, et depuis toujours, que les paradoxes sont de ces races d'oiseaux qui finiront par être anéanties du fait même de leur extrême abondance. Mais déjà Giscard quitte la cuisine et se poste sur le balcon pour guetter d'autres sourires dans les arbres...