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Confiné(e)s
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Cornish village

Cornish village
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Confinement. Jour 12.

6 h 47. Ça m'a donné beaucoup d'effort mais j'ai voulu lancer quelques miettes de croissant au couple de pigeons, qu'avec les autres voisins matinaux de la résidence nous prenons le temps d'observer depuis le début de nos nouvelles vies à la Salinger. Ils nichent dans le petit massif de cytise qui tente d'apporter une alternative campagnarde, comme un début de satire, d'ironie envers la ville, dans ce coin gris-bleu de Paris. Les actes de certains architectes n'ont pas attendu les nouvelles normes écolo responsables, d'ailleurs bienvenues, pour faire ce travail d'éclaircissement, afin que les villes courent le risque de regarder leur exact négatif bien en face. J'ignore à quand remonte la construction de ce corps de bâtiment...les années 60? 70? Peut-être. Mais cette masse de béton rassemble les vagues traces d'un souvenir, oui, une somme d'expériences et d'illusions politiques qui cherche à se survivre par la seule grâce des émotions qu'elle suscite et même bien des années plus tard. 

L'architecture, n'allez surtout pas croire, je n'y entends pas grand chose. Sans doute parce que j'appartiens à une génération qui a longtemps tenu la Pop music et le cinéma comme seuls viatiques tant soit peu culturels. Et qui a eu, aussi, un peu trop tendance à considérer que de traîner dans les vidéo-clubs et les salles de concert, c'était la seule façon pour elle de retirer quelque apprentissage moral. Depuis, fort heureusement, la magie des rencontres a permis de remettre continuellement en cause mes petites opinions et ce matin, je repensais à un vieil ami, hélas parti trop tôt. Il s'appelait Gilles. Gilles de Bure. Il avait consacré l'essentiel de sa vie de journaliste à écrire sur les architectes - Nouvel, Perrault, Portzamparc - dont la plupart allait devenir, au fil du temps, des familiers ou des complices. Sans cesse il évoquait l'aspect ludique du geste architectural. " Tu sais, les grands, pas les faiseurs, ont très tôt compris que c'était méthodologiquement nécessaire. Le jeu est quelque chose de très sérieux dans l'art..."

Le temps que ces deux pigeons viennent un peu rompre le silence en se volant dans les plumes, au moment de se disputer les miettes de mon croissant, je me suis demandé ce que Gilles aurait pensé de cette période à vivre confiné(e)s. Lui qui me racontait, un drôle d'après-demi pluvieux rue Bonaparte, avoir fui à toutes jambes pour échapper au confinement d'une belle demeure so Île de France - avec jardin à la française et piscine jetés à la vue de rares privilégiés comme un château des destins croisés -où un second mariage, après un énième coup de foudre, l'avait conduit.  " J'ai honte de t'avouer ça ... mais je me suis vite senti prisonnier, là-bas. A l'étroit dans ce parc trop vaste. Tu vois ce que je veux dire ? " Et oui, en parisien convaincu par les puissants maléfices qu’exerçaient sur moi les formes de cette ville, je ne le comprenais que trop bien. Ce jour-là, sur le seuil de son immeuble, une ombre nous est passée devant en trombe. " Oh tiens, Patrick...attends un peu... j'aimerais te présenter quelqu'un qui t'a vraiment lu..." A peine le temps pour Gilles de terminer sa phrase et l'ombre avait déjà disparu, comme une vibration mélancolique désireuse de retrouver le tempo plus harmonieux d'un souvenir. " Et voilà, c'était Patrick... Patrick ...toujours à  la poursuite de quelque quartier perdu... Un jour, je te le présenterai..."

Modiano. J'imagine que cette période de confinement, s'il n'a pas trouvé quelque part où fuir avant le déclenchement de toutes ces hostilité immobiles, oui, j'imagine à quel point quelqu'un comme lui doit se sentir pris au piège. Lui qui écrit pour survivre à l'oubli et tâche de faire remonter à la surface des pans entiers de mémoire en arpentant le dédale des rues. A lire et relire ses romans, de la façon qu'on peut les avoir lus ou relus, on perçoit mieux, dés lors, comment " marche " la musique de chacune de ses phrases, des phrases arrachées, toujours en équilibre au bord des gouffres mais toujours avec une extrême douceur, par le dernier piéton authentique de Paris, qui sait, sans doute mieux que personne, et à force de fréquenter assidûment le trottoir de l'ombre, ce qu'il en coûte de perdre un souvenir, une émotion.

Un pour qui toute cette histoire de confinement n'aurait pas changé grand chose, c'est Salinger. N'a-t-il pas vécu une grande partie de sa vie reclus dans sa demeure de Cornish ? Confiné volontaire comme un ermite dont on n'avait que très peu de nouvelles et ces rares nouvelles regardaient, le plus souvent, par la lorgnette aussi insidieuse qu'on sait, de la rumeur. Hier, soudain j'ai eu envie de relire The cacher in the rye.  Il y a cette phrase qui ne cesse de m'obséder " Il ne faut jamais rien raconter. Après, les êtres et les choses vous manquent. " Ou quelque chose comme ça. J'ai mis du temps mais je crois savoir ce qu'elle cherche à nous dire. Que toute confidence implique une part de risque. Le risque que les gens vous dépossèdent d'une partie de votre être, se mettent aussitôt à fabriquer des fictions avec ça, parce que vous ne pouvez les empêcher de céder aux sirènes de l'interprétation. Et alors, oui, les êtres et les choses, qui relevaient jusqu'ici de l'intime, vous manquent...ne sont plus à vous, rien qu'à vous. 

11 h 22. J'ai fini de relire le roman de Salinger et c'était juste après avoir nourri le couple de pigeons. Ensuite, je suis descendu, muni de mon attestation, nous acheter un poulet. A ma grande surprise, je suis retombé à peu près sur la même scène d'il y a quelques jours : toujours cette fille qui, blondement, avait toujours l'air aussi à l'aise, je veux dire financièrement, parce que dans sa nouvelle vie de confinée, ça lui donnait encore plus un air négligé - d'ailleurs elle portait les mêmes fraingues que la fois dernière, le même survêt pourri etc - et toujours le même gros alcoolique qui la collait toujours d'un peu trop près dans la file d'attente, mais cette fois la scène se passait devant la boucherie. Maintenant que j'y repense, elle avait des faux airs de Tippi Hedren, cette fille. Et le gros type un peu les même traits adipeux d'Hitchcock. Comme je prenais ma place dans la file, le gros type lui montra le soleil du pouce, comme s'il allait bientôt sortir de derrière la chaîne de montagnes imaginaires qui lui poussait sous le crâne.  Il fit semblant de s'éponger le front. Oui, ce gros bonhomme avait bien la tête d'harceleur, dégueulasse et mondain, du grand réalisateur à cause duquel, l'actrice restait, parfois des jours durant, confinée dans sa loge...

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S
Les rue trainaient leur blues du matin caractérisé par cette inertie sonore, l'absence de scènes extérieures de richesse d'une vie citadine normale, à la faveur du couvre feu instauré par ce gouvernement à la rue. Le jour s'était levé sans envie de vie, comme si quelque chose en lui ne tournait pas rond. La guerre dont on parlait ne faisait aucun bruit, à part les canons d'informations des chaines de télévision. Si la vie rurale ne s'en ressentait guère, la désintoxication forcée annoncée au bourdonnement urbain était vécu par la plupart des citadins comme un gros chewing-gum collé à leur semelles. Scotchés au sol. Les avions n'en menaient pas plus au large et l'était aussi. Vivement la bougeotte, revoir New-York avec toi. Nous ne sommes pas des héros, nos faux pas nous collent à la peau, non nous ne sommes pas des héros, faut pas croire ce que disent les journaux. Belle avoine qui ressort sa vérité d'actualité. Mais pour l'instant, les dés étaient entre d'autres mains, en mobilité réduite pendant quinze jours de plus à confiner, dans un hypothétique relancement de masse, une foule aux as...
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