journal
21 Mars 2020
Confinement. Jour 5.
Le jogging est l'affaire de tous. Il suffit d'un short et d'une vieille paire de baskets dans l'attente de relire votre petite foulée - si les foulées finissent par manquer d'amplitude, me racontait un jeune entraîneur de rugby, ambitieux à l'époque comme une terrasse chauffée de la rue Montorgeuil, c'est surtout d'avoir, la veille, accepté le rhum plutôt que la dernière cigarette ou vice inversé - votre petite foulée et tous les souffles courts auxquels les êtres se raccrochent avant de regarder mourir leur corps sans rien pouvoir y faire - le même entraîneur, croisé des années plus tard dans un bar de Pigalle tenu par un ancien jockey, puisqu'il n'y a pas que dans les romans de Modiano qu'on croise des anciens jockeys ayant investi dans la limonade nostalgique après le refus d'obstacle de trop, le même donc mais les dents moins longues, a tenté cette fois de m'expliquer dans quelle mesure, aux abords de la cinquantaine, il arrivait très souvent que le corps sombre dans la mélancolie. Parce qu'il avait l'air de se sentir fragile et seul, désespérément seul, intensément fragile surtout, j'ai avancé deux trois mots du bout des doigts, comme s'il s'agissait de nourrir à la becquée un chien errant sans os à ronger depuis son abandon en bordure de départementale. Parfois, tout un tas de choses vous quitte. Lui, sans doute, c'était un peu différent. A ses débuts dans la vie, il avait dû ouvrir en grand les portes à quelque rêve immense et inaccessible et puis le rêve en question s'était heurté à beaucoup trop de résistance et il avait fini par se briser contre la carapace du vent. Parfois, et ça ne sert strictement à rien sitôt qu'on le réalise après coup, oui parfois, vivre ça revient à laisser entrer Dieu par la grande porte sans se rendre compte que, pendant ce temps-là, le diable aura eu tout le temps de se faufiler par la fenêtre, à la faveur d'un courant d'air. Les deux trois mots que j'ai avancé du bout des doigts dans le but de lui donner un vieux morceau d'os à rogner, c'était des mots simples sur lesquels il pourrait lancer sa jambe d'appui, ce qu'il n'a pas manqué de faire. Des mots comme : tristesse vague et rêverie. Comme tout mélancolique anonyme pas pressé d'aller voir ailleurs que sur le rebord de ses migraines, peut-être ai-je vu en lui une sorte de confident idéal, à même de pouvoir m'éclairer sur ce haut mal des petits fantômes qui me grignotait l'âme depuis l'enfance, pour peu que l'automne tire à nouveau son rideau de pluie sur mes espoirs d'été éternel. A tristesse vague et rêverie, il s'est contenté de répondre, laconique et sans issue, bile noire, hypocondrie - alors, oui, il suffirait d'un short retrouvé au milieu des moisissures et de toute cette humidité mélancolique presque invisible à l’œil nu et donc d'une vieille paire de baskets - ici et sur les conseils pratiques de mon amoureuse, nous avons finalement opté pour mes Stan Smith. Le short ? Je me suis rabattu sur son vieux survêtement, du temps où elle s'était mise à la boxe française, survêtement qu'elle avait relégué parmi les affaires qui sentent les choses qui ne servent plus.
Parce que j'aime sa façon, rapide et douce, de former les lettres et les mots, je lui ai encore demandé de m'écrire une de ces attestations, seul viatique dès qu'on cherche à sortir du confinement. Et puis, voilà, je suis sorti au devant de mes semblables qui auraient pu avoir la même idée que moi : courir histoire de vérifier que nos jambes pouvaient encore nous porter quelque part. Courir pour voir si, des fois, nos corps étaient au moins capables d'oublier, le temps de cracher ses poumons et de regretter d'avoir, la veille, un peu trop joué à pousse-bouchon, ce prologue du vieillissement qui, l'entraîneur n'avait pas tort, suffisait parfois à insuffler tout un tas de toxines mélancoliques dans vos muscles, enfin ceux qui répondaient encore à l'appel.
En sortant de l'ascenseur, attifé comme une fête foraine, j'ai ressenti comme un début de malaise mais très vite, je me suis fait une raison : même si j'avais voulu attirer les regards, personne ou presque ne me remarquerait. Ça m'a rassuré et déçu en même temps. Étrange. Nous avions beau en être, oui déjà, au quatrième jour de confinement, le pli était pris et les rues resteraient livrées à elles-mêmes et aux troupeaux de poussières qui bientôt viendraient y établir leur petites colonies nomades. Pour longtemps. Seuls le Franprix, le bureau de tabac et la boulangerie demeuraient ouverts. De maigres files, parce que nous étions à peine au début de l'après-midi, pendaient devant chaque magasin comme un peu de linge au balcon.
Pour occuper notre temps, quand écrire ou lire ou faire les vitres devenait totalement inepte pour moi, quand organiser des solutions de fortune pour ses étudiants laissés dans l'incertitude, rassurer ses collaborateurs et remettre ses collègues sur les rails utopiques de la confiance ne suffisait plus, pour elle, à faire que les jours réclament leur quota de temps libre, oui pour occuper le temps d'après jogging pour moi et post séance de pilates pour elle, j'ai proposé de lessiver toutes les portes de son appartement et elle m'a questionné sur l'à propos d'un apéritif simple et léger devant une ou deux comédies simples et légères. Elle sait que je pourrais passer des heures à la regarder tandis qu'elle écoute un film. Parce que c'est ce qu'elle fait quand je la regarde au prétexte de regarder un film, puisqu'elle, alors, les films, elle les écoute. Toujours cette histoire qui me turlupine depuis des lustres, cette histoire de l'image qui finit par sortir du son, à laquelle elle a su, sans le savoir, m'apporter une réponse alors même que je n'en cherchais plus. Il me semble que quand on aime, l'autre sait, sans le savoir, vous apporter des réponses à tout un tas d'anciennes questions laissées dans un coin faute de pouvoir y répondre. Et valaient-elles, d'ailleurs, la peine qu'on y apporte des réponses ?
Sur le boulevard Richard-Lenoir, pas âme joggeuse qui vive. Deux SDF, à demi écroulés sur le bitume aux reflets grisâtres, s'échangeaient des politesses bourrues en respectant les gestes barrières. Un gamin skatait son ennui et le mal des copains sur la piste cyclable et j'ai bien cru que les flics en patrouille immobile allaient occuper leur temps libre à le contrôler. Oui mais non. Avoir tout le temps devant soi, dans cette nouvelle occupation des sols, finit par tuer dans l’œuf toute velléité de vengeance. Oh, bien sûr, j'imagine que, partout ailleurs, la vocation, le sens de l'ordre et du devoir, appelez-ça comme bon vous semble, suffisent à donner à la plupart de leurs collègues des poussées de zèle. Soumettre les rares péquins sortis au dehors sans prévenir à l'avance et par écrit, c'est aussi une façon de se donner de l'effort et le président n'a-t-il pas investi les forces de police d'une nouvelle mission en forme de croisade sanitaire ? D'un côté de la rue, l'ennui et la promiscuité - vivre à quatre ou cinq dans un deux pièces, il m'arrive de songer à ce que ça pourrait donner en terme de scènes de ménage, de violences conjugales, de silences lourds des non dits habituels, oui mais là, quand même, h 24... - vont bien finir, si ce théâtre d'ombres et de chacun pressé comme des sardines chez soi perdure, par en pousser certains dans les bras d'une révolte sans véritable objet, et de l'autre, donc, la police qui veille au bon déroulement d'une ville qui apprend, tandis qu'elle voudrait seulement se faire voir quand elle passe la tête derrière les barreaux, à ne plus fonctionner.
Oui, en courant sous le soleil timide de mars, avec des façons de zombie de série télé, celles d'un homme qui se traînerait comme un camion, celui du " salaire de la peur ", oui si vous voulez, je me disais que, tôt ou tard, la ville n'allait pas tarder à être prise de convulsions. J'ai passé l'âge de jouer à la souris des villes, j'ai mis trop de temps à me construire mon identité d'artiste-bourgeois à la petite semaine, et faire courir les matous du maintien de l'ordre, je préfère le laisser à de plus jeunes, à de plus âgés aussi sans doute, des êtres dont les rêves, oh pas les rêves d'un entraîneur dévoré d'ambition, juste des rêves priés d'aller prendre une douche froide, de plus agacés par leur sort, le temps qu'ils se débarrassent aussi de ça.
Le jogging est l'affaire de tous. Et c'est une bien triste affaire quand plus personne n'est là pour regarder votre corps en train de pourrir, comme ça, de sa belle mort...