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Confiné(e)s
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Au même stade de l'angoisse

Au même stade de l'angoisse
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Confinement. Jour 10.

Dans les files d'attente devant la boulangerie, le tabac, les plexi-caisses du Carrefour Market où les gens qui ont de plus en plus de mal avec cette nouvelle vocation d'aventurier, dont personne n'a vraiment voulue, qui finit par taquiner les nerfs des plus désinvoltes, par endroit on peut sentir à quel point la tension est constante. Aujourd'hui les gestes sont devenus plus brusques, remplis d'hésitation, d'angoisse et de hâte. Dans les rayons du supermarché, chacun se dévisage dès qu'un autre approche son caddie d'un peu trop près. Mine de rien, plus personne ne songe à traiter cette histoire de pandémie sur le mode de l'anarchisme spontané qui a pu faire, au tout début du confinement, que certaines et certains profitaient encore d'un jour de marché ouvert pour se donner clandestinement rendez-vous ou du moins organisaient, le temps d'un petit trip survivaliste en passant, des fictions de vie au grand air, manière d'entretenir un souffle de lien social. 

Hier, par exemple, une séquence assez révélatrice des courses de première nécessité telles qu'elles pourraient se mettre en scène ces derniers jours : une fille, la petite trentaine passablement chiffonnée jusque dans sa mise d'ensemble - survêt trop large bouffant sur ses escarpins plats et pour le reste un manteau haute couture couvert de poils de chien et au col remonté très largement au-dessus de la moyenne haute du menton - par quoi on devinait que même elle, qui semblait aller plutôt bien dans la vie, plutôt à l'aise sur un strict plan financier, plutôt tranquille dans la gestion en ligne de ses amours ordinaires - n'allez surtout pas croire à un début de jugement. La noblesse de l'amour, qu'il s'agisse de ce que d'aucun appelle une consommation sexuelle effrénée ou de la recherche du ou de la partenaire idéale, la noblesse de l'amour est seulement d'exister -  oui, tout semblait indiquer que même " une fille comme elle " avait ces temps-ci du mal à se construire une tenue vestimentaire socialement acceptable, si, toutefois, il m'est permis d'extrapoler un peu de son point vue. Mais n'est pas Annie Ernaux ou Jean Viard qui veut, je vous l'accorde.

Même dans cette période où le simple fait de tousser est susceptible de nuire à votre entourage, je continue de guetter des tendresses minuscules, et ce en dépit du temps de plus en plus resserré dont je dispose, sur le visage de mes semblables et si je fais ça, sans qu'aucun racisme social - toute cette pathétique controverse autour du journal de Leila S m'a vraiment fait de la peine pour celles et ceux qui ont beau jeu de se compter avec autant de complaisance parmi les écrivaines et les écrivains soucieux d'écrire sur " la vraie vie et les vrais gens ".  J'ai soulevé les tapis en quête de poussières tant soit peu plausibles, regardé le problème avec le scalpel de l'objectivité solidement en pogne, cherché des triangles isocèles sous tous les angles... ahem... c'est quand même un peu toujours la même jalousie rampante qui s'avance sous l'air du temps, oui, la même jalousie du petit monde des lettres qui s'avance aplatie comme une chienne. Leila S ne serait donc qu'une auteure bourgeoise et dans le camp des autres, il n'y aurait dès lors qu'amour du peuple, de son prochain ouvrier du bâtiment, de sa prochaine caissière ou femme battue et même rebattue à plâtre depuis le confinement ? Tous ces êtres que celles-ci ou encore ceux-là ne croisent pratiquement jamais et qu'elles ou ils fantasment le temps d'actualiser leurs grandes théories littéraires. Pff...Je n'ai absolument rien contre Lola L. Mais ce petit règlement de compte qu'en petite cheffe tarentule elle a cru bon de tisser sur la toile... Re pff - oui, si je continue à faire ça, guetter des tendresses minuscules sur le visage des gens, sans qu'aucun racisme social ne vienne commodément parasiter l’œil de ma petite caméra, c'est juste pour essayer d'atteindre cette extrême légèreté intérieure où je me sens à peu près apte à comprendre le monde. Et par le monde, comprendre tout le monde. Car enfin, cette pandémie concerne tout le monde. Pauvre et riches, écrivains bien en cours ou auteurs posant, ça et là, aux scribes précaires, justement et pour la première fois depuis oh... il me semble que tout le monde se retrouve confiné au même stade de l'angoisse.

 

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